«C’est un langage d’amour que je n’arrive pas à dire avec des mots.» Peut-être faut-il commencer par là. Par cette phrase de Hamza Shah Mian qui, soudain, donne une clé à tout ce qui nous entoure. Regards croisés – La perception comme gratitude est le nom de cet accrochage que Hamza Shah Mian et Nardi lunetiers ont mis en place sous la curation de jean-Rodolphe Petter.
À l’intérieur de l’ancien cinéma Eldorado, les murs sont restés bruts, presque nus. Dans cette semi-obscurité apparaissent des surfaces couleur de terre, de rouille, de cuivre et de nuit. Certaines absorbent la lumière, d’autres la renvoient. Deux immenses œuvres circulaires semblent se répondre à distance, «comme un miroir de la vie et de la mort», explique l’artiste vêtu de noir, comme pour ne pas ressortir plus que ses œuvres. Et puis il y a ce bleu. Profond, presque irréel... celui du lapis-lazuli afghan. Derrière la beauté plastique de ces pièces se cache une histoire intime. Celle d’un fils et de sa mère.

Peindre pour remercier
Né en 1999, d’origine afghane, Hamza Shah Mian a grandi en Suisse et vit aujourd’hui à Berlin. Peintre, mais aussi artiste d’installation et de son, il travaille à partir d’une question qui dépasse largement la géographie: «Je me suis demandé, d’où vient-on lorsque plusieurs territoires, plusieurs cultures et plusieurs histoires nous constituent?»
Sa réponse passe d’abord par la matière. Le café et le thé occupent une place essentielle. Non comme une idée expérimentale destinée à remplacer la peinture traditionnelle, mais comme les dépositaires d’une mémoire familiale. «C’était une manière de remercier ma mère pour tout son travail et toute son éducation», explique-t-il. Une gratitude impossible à formuler entièrement par le langage, qu’il transforme alors en geste physique.
Le café porte l’énergie du travail maternel; le thé renvoie au repos, à la nuit, au temps où le corps se régénère. À ces matières quotidiennes s’ajoute notamment le quebracho, extrait végétal riche en tanins. Sur la toile ou le lin, les mélanges se rencontrent, migrent, se déposent et se transforment. «Je travaille essentiellement à plat. Les effets presque métalliques qui surgissent sous la lumière ne sont pas nécessairement ceux de pigments ajoutés». Hamza expérimente la matière jusqu’à ce qu’elle cristallise, se fasse mate, satinée ou réfléchissante. Le gris peut sembler acier, certains bruns deviennent bronze, d’autres prennent des nuances de cuivre. L’artiste travaille notamment avec des pinceaux très doux, mais accepte aussi que la matière possède son propre comportement.

Jean-Rodolphe Petter a été immédiatement sensible à cette dimension. «Il y a déjà une qualité formelle, autant dans le fait qu’il n’y ait pas de pigments que dans l’utilisation du café et du thé», relève le commissaire. En découvrant davantage l’artiste, sa méditation, ses rituels et sa manière de travailler les œuvres, une autre dimension lui apparaît: cette façon, dit-il, «de faire corps avec l’objet».

Où se trouve la maison?
À travers ces œuvres, Hamza cherche aussi à comprendre ce que signifie appartenir à un lieu. Afghanistan, Suisse, Berlin: plutôt que de choisir, il déplace la question. «La maison, c’est sur le trottoir, dans l’escalier, dans une conversation. Ce n’est pas vraiment un endroit.» La formule est magnifique parce qu’elle renverse l’idée même du déracinement. La maison ne serait plus seulement le pays où l’on naît, celui dont viennent ses parents ou l’appartement dans lequel on pose ses valises. Elle deviendrait une disposition intérieure, un endroit que l’on porte avec soi. «C’est comprendre que le monde est une planète sans frontières, sans catégories, sans nom», poursuit-il.
L’art devient alors une manière de lire le monde, mais aussi de se lire soi-même. Trouver ses origines ne signifie plus nécessairement revenir vers un point géographique précis. Il s’agit peut-être davantage de trouver cet endroit intérieur où l’on cesse de se demander à quel territoire on appartient.

Deux cercles, deux appels
Cette recherche prend une force particulière dans deux œuvres circulaires monumentales installées face à face. «Leur forme rompt avec le rectangle traditionnel du tableau et évoque immédiatement une totalité: planète, œil, astre, cellule, naissance, suggère Hamza Shah Mian. L’une semble s’ouvrir depuis son centre et laisser jaillir la lumière; l’autre l’absorbe dans une profondeur presque nocturne.» Il parle d’«un appel vers le centre, un appel vers soi-même». Et ajoute: «C’est un miroir.» Les deux œuvres fonctionnent pourtant en sens inverse. «C’est l’appel vers la lumière et l’appel à l’obscurité», explique-t-il.

Impossible, devant elles, de ne pas penser également à la vie et à la mort, au surgissement et à la disparition, au passage d’un état à un autre. Mais l’artiste ne verrouille jamais cette lecture et le cercle devient justement un espace libre pour celui qui le regarde. Chacun peut y projeter sa propre expérience. La lumière qui cerne les œuvres dans ce lieu brut aux murs de pierre accentue encore cette sensation étrange: elles ne semblent plus tout à fait accrochées au mur, mais suspendues quelque part, comme une apparition.

L’Eldorado, bien plus qu’un décor
Il fallait sans doute un lieu aussi singulier que l’ancien cinéma Eldorado pour accueillir cet univers. Jean-Rodolphe Petter voulait précisément faire entrer dans l’exposition le contexte familial de l’artiste, ses racines afghanes et les préoccupations qui traversent son travail. Dans ce bâtiment dépouillé de ses attributs habituels, les murs imparfaits et la pénombre se déploient sur le monde : «On pourrait être en Afghanistan quelque part», observe-t-il.
Pour Jean-Rodolphe Petter, ce vieux cinéma dont on aperçoit le rectangle blanc qui se trouvait derrière l’écran et la structure du balcon, retrouve à sa manière sa fonction première: «Une fenêtre sur le monde».

Le bleu du lapis-lazuli
Au milieu des terres brûlées et des teintes sombres surgit le lapis-lazuli. Son bleu intense est indissociable de l’Afghanistan, qui abrite dans la province du Badakhshan certains des gisements historiques les plus célèbres de cette pierre. Chez Hamza, elle ne relève pourtant jamais du simple exotisme minéral.
Une masse de lapis-lazuli suspendue dans l’espace prend la forme symbolique d’un cœur. Celui des femmes afghanes dont les libertés ont été progressivement supprimées. La pierre est là, magnifique et lourde, mais entravée. Ce contraste entre la beauté presque hypnotique du bleu et ce qu’il raconte est peut-être l’une des images les plus fortes de l’exposition : «Quelque chose continue de battre, mais ne peut plus circuler librement.» ici, la matière permet de dire ce que les mots seuls ne suffisent plus à exprimer.

Lorsque l’exposition se met à résonner
Regards croisés ne s’arrête d’ailleurs pas à la peinture. Le son appartient pleinement à la pratique de l’artiste, nourrie notamment par une dimension méditative et spirituelle.
Lors d’une performance dans l’Eldorado, guitare et instrument à vent traditionnel dialoguent au pied des œuvres. Assis sur un tapis, les musiciens ne se placent pas devant un décor: ils semblent entrer à l’intérieur de l’installation, comme dans un salon d’une maison afghane.
Le son modifie alors la perception de l’espace. Les murs, les tableaux et la pénombre acquièrent un autre rythme. Le spectateur ne se contente plus de regarder, mais écoute le lieu. C’est aussi là que la démarche de l’artiste rejoint la tradition soufie qui nourrit une partie de son processus créatif: ralentissement, écoute, rituel et effacement momentané de l’ego. L’œuvre ne cherche pas à saturer le regard mais, au contraire, à créer les conditions nécessaires pour qu’il s’attarde.
Nardi Lunetier: l’art de regarder autrement
Cette réflexion sur le regard trouve un prolongement inattendu dans la rencontre avec Nardi Lunetier, maison lausannoise fondée autour du travail artisanal des frères Silvio et Fabio Leonardi. Silvio vient de l’optométrie; Fabio de l’univers de la précision horlogère. Dans leur atelier, la lunette n’est plus envisagée comme un simple accessoire. Dessinée et façonnée artisanalement, elle devient objet singulier, à la frontière du design et de la pièce d’art.

La rencontre avec Hamza possède en outre une histoire personnelle: Fabio Leonardi connaissait la mère d’Hamza par le milieu horloger. Le lien avec l’exposition devient presque intime, car, une fois encore, création, mémoire et transmission familiale se rejoignent.
Deux lunettes créées pour l’occasion attirent particulièrement l’attention. La première réinterprète les anciennes lunettes de neige développées par les peuples de l’Arctique. Avant les verres filtrants contemporains, ces protections étaient munies d’étroites fentes permettant de limiter la quantité de lumière réfléchie par la neige et de protéger les yeux. Nardi en reprend la silhouette élémentaire et presque sculpturale. Le second objet change radicalement de registre et arbore une monture façonnée dans du lapis-lazuli, comme si la matière emblématique de l’installation quittait soudain le mur pour venir se placer devant les yeux. Voir. Être vu. Se protéger de ce qui aveugle. Choisir ce que l’on regarde. Croiser les regards.

La perception comme gratitude
Le sous-titre de l’exposition, La perception comme gratitude, prend alors tout son sens.
Hamza Shah Mian ne raconte pas son histoire de manière linéaire. Il ne peint ni l’Afghanistan, ni la Suisse, ni Berlin au sens littéral. Il ne représente pas davantage sa mère. Il transforme ce qu’ils ont laissé en lui: un goût, une matière, une couleur, une discipline, une absence, un souvenir.
Café, thé, terres sombres, lapis-lazuli, lumière, musique et objets composent ainsi moins un autoportrait qu’une cartographie intérieure. Au fond, Hamza ne semble plus tellement chercher où est sa maison, elle peut être dans une conversation, dans un escalier, sur un trottoir. Dans le souvenir d’une mère ou la profondeur d’un bleu afghan. Ou simplement dans cet instant où, face à une œuvre, on cesse un moment de chercher sa place parce que l’on est exactement là où l’on doit être.
Hamza Shah Mian – Regards croisés. La perception comme gratitude
Cinéma L’Eldorado, Lausanne
s'est tenue du 1er au 4 octobre 2026
Commissariat: Jean-Rodolphe Petter
Texte: Monica D'Andrea