Au deuxième étage du Palacete Gomes Freire, le soleil de Lisbonne entre généreusement par les fenêtres. Dehors, la ville est écrasée de lumière. Dedans, dans les salons de cette demeure du XIXe siècle investie par Lisbon by Design, quelques formes blanches arrêtent le regard.
Elles sont rondes, charnelles, imparfaites. On croit discerner un corps, un enlacement, une épaule, peut-être une mère protégeant son enfant. Puis la forme se dérobe. C’est là que se trouvait Margaux Carel. Il y a des œuvres que l’on regarde et d’autres que l’on ressent avant même de savoir pourquoi. Les siennes appartiennent à la seconde catégorie. Quelque chose dans ces volumes parlait irrémédiablement. Peut-être parce que leurs courbes ne cherchent pas la perfection. Elles portent au contraire des bosses, des creux, des aspérités, ces endroits contre lesquels la vie nous fait parfois buter. Elles ont la douceur des corps et la rugosité de ce qu’ils traversent. Et l’on a envie de les toucher.

Margaux Carel connaît bien cette réaction. « Tout le monde me demande s’il peut toucher », sourit-elle. Ses sculptures sont réalisées en grès chamotté, une terre dont elle conserve précisément le grain et l’irrégularité. « J’aime cet aspect brut. Je ne recherche pas la douceur, mais la justesse de l’émotion qui en ressort. » La contradiction n’est qu’apparente. Les volumes sont voluptueux, presque
sensuels ; leur peau, elle, résiste. Comme si douceur et rugosité pouvaient cohabiter dans un même corps.
De créatures en particules
Margaux Carel est née à Paris, a vécu une quinzaine d’années à New York avant de s’installer à Lisbonne. C’est au Portugal, dans une période de vie où elle cherche aussi à se retrouver, qu’elle prend son premier cours de modelage à la main. Les formes qui commencent à surgir sous ses doigts ne ressemblent pourtant pas à celles qu’elle voudrait créer. Elle les appelle ses créatures. « Elles m’étaient presque toutes étrangères. Je les rejetais parce que je les trouvais estropiées, déformées d’une certaine manière. Je voulais créer des formes élégantes, symétriques, maîtrisées. Les miennes, je les détestais presque toutes. »
La formule qu’elle emploie aujourd’hui pour raconter cette époque est aussi drôle que cruelle : « J’étais une perfectionniste incapable de tracer une ligne droite et cela me rendait folle. Sans son amie Clotilde, avec laquelle elle partage son atelier, confie-t-elle, une bonne partie de ces premières pièces aurait probablement fini à la poubelle. Margaux menace même plusieurs fois d’arrêter la céramique. Avec le recul, elle comprend autrement cette lutte avec la matière : « Cette résistance faisait partie du processus. J’étais confrontée à l’écart entre ce que je voulais produire et ce qui cherchait réellement à émerger. » Tout son travail semble contenu dans cet écart.

Laisser émerger
Le changement arrive après une période de blocage presque total. Margaux vient d’accepter une commande pour un important cabinet américain d’architecture intérieure. Une entorse à une règle qu’elle s’était pourtant fixée : ne pas accepter de commande, à moins de disposer d’une liberté complète. L’occasion est belle, elle accepte. Et se retrouve incapable de travailler pendant près de quatre mois. Elle croit d’abord craindre de ne pas réussir une sculpture à la hauteur des attentes de son commanditaire. En poursuivant le travail qu’elle mène alors sur elle-même, elle comprend que la peur se trouve ailleurs : dans la certitude, profondément ancrée, que ce qu’elle fera ne sera pas aimé. « Cette notion empoisonnée de ne jamais être assez », résume-t-elle. Puis quelque chose se dénoue. « J’ai finalement senti une libération, une sorte d’acceptation qui m’autorisait enfin à ressentir, à arrêter de rejeter qui je suis et à laisser couler mes émotions. »
Elle retourne à l’atelier. Et les sculptures arrivent. « Ça a été très fluide. J’ai très rapidement fait quatre sculptures dans lesquelles mes émotions se sont déversées. Je me suis véritablement sentie en symbiose avec mes pièces pour la première fois. » Chacune correspond à une émotion, à une expérience précise. « Comme une façon de faire la paix et de cicatriser un moment dur de la vie, de raconter l’histoire autrement. Il y a du beau dans la souffrance d’un cœur brisé. »
Les créatures deviennent alors des particules et le choix du terme n’a rien d’anodin. « Le mot “sculpture” est trop générique. Le mot “créature” ne convient que lorsque je travaille en conflit avec moi-même. Le mot “particule” est parfait quand je suis en paix, en parfaite fusion avec mon moi profond. » Margaux ne prétend pas avoir définitivement basculé d’un état à l’autre : « Je sais que les deux séries vont continuer à évoluer. On a toujours des hauts et des bas… »

Ce que les corps ne disent pas
Mother. Motherhood. Mama Bear. Hearts Break in Different Ways. Connection.
Les titres donnent quelques indices, mais les sculptures refusent toute narration littérale. Elles suggèrent des présences humaines sans représenter véritablement un corps. Ici deux volumes semblent se soutenir. Là, une masse en enveloppe une autre. Ailleurs, deux parties séparées cherchent leur point de contact. Cette frontière entre abstraction et figuration pourrait sembler savamment construite. Elle ne l’est pas : « C’est involontaire. Je cherche juste à faire transparaître mes émotions. » La maternité affleure pourtant dans plusieurs œuvres. Mama Bear évoque pour Margaux « l’incroyable grand-mère » qu’elle a eue. Mother et Motherhood portent quelque chose de plus universel. « Elles parlent de la maternité en général, pour nous toutes. De cette douceur, de ce cocon protecteur que devrait connaître chaque enfant qui arrive sur cette terre. » La terre ne lui révèle pas son histoire : Margaux la connaît, alors elle lui offre plutôt un endroit où la déposer. « Je cherchais depuis longtemps un moyen d’exprimer, ou plutôt d’évacuer, ce que je portais en moi. La sculpture commence à m’apporter ce soulagement. »
C’est peut-être ce qui rend ses œuvres si immédiatement physiques. Elles ne racontent pas une histoire au sens classique. Elles en portent la trace.

Faire taire la tête, laisser travailler les mains
Margaux ne dessine pas ses sculptures avant de les réaliser. La forme se construit par le geste, intuitivement. Mais pour permettre à cette intuition de surgir, elle a développé une drôle de méthode : occuper son esprit pour mieux libérer ses mains.
Dans l’atelier, elle écoute de la musique, des podcasts, des histoires, des romans. « Cela m’empêche de penser et m’aide à entrer dans une sorte de méditation. » Car lorsque la pensée reprend trop de place, le jugement revient avec elle. L’envie de contrôler, de corriger, de décider que la forme n’est pas assez belle, pas assez juste, pas assez maîtrisée. Le son crée une diversion. Les mains peuvent avancer. La chamotte participe de ce langage. Ce sable incorporé à la terre lui donne sa texture poreuse, irrégulière, presque minérale. Une peau qui n’efface pas les traces de sa fabrication. Ce qui pourrait être considéré comme une imperfection devient alors précisément ce qui rend l’objet vivant.

Deux villes, deux vies
Avant la douceur lisboète, il y a eu New York. Margaux y arrive seule à 19 ans et y restera une quinzaine d’années. Lorsqu’elle en parle, le lien est intact : « New York est une ville magique, mais également extrêmement dure. J’ai un amour profond pour New York. C’est et ce sera toujours là où je me sens chez moi. » La ville accompagne son passage à l’âge adulte. « C’est là-bas que j’ai vraiment découvert qui j’étais. Cela m’a sauvée. » Ce qu’elle en retient n’est pas tant le fameux American Dream qu’une possibilité : « Cette notion incroyable que, qui que vous soyez, quel que soit votre passé, tout peut vous arriver. »
Lisbonne arrive à l’autre bout du spectre. Margaux est devenue mère. Elle est fatiguée et cherche une autre manière de vivre. Elle découvre une ville où des inconnus arrêtent un bus pour l’aider à monter avec ses deux enfants et leur donnent des biscuits pour les faire rire. Le contraste avec New York est saisissant. Elle se souvient encore, enceinte de huit mois, portant seule la poussette de son premier enfant dans les escaliers interminables du métro :
« Personne ne s’est arrêté pour m’aider. Les gens étaient bien trop occupés à courir après leur propre vie. » À Lisbonne, le rythme change. Le coût de la vie de l’époque lui permet d’être aidée avec ses enfants et de retrouver du temps pour elle. C’est là qu’elle s’inscrit à ce premier cours de handbuilding. « Sans Lisbonne, je ne sais pas si je ferais de la céramique aujourd’hui. »
Deux villes, deux moments de vie presque opposés. Pourtant, Margaux leur trouve une parenté inattendue : « La seule similarité, c’est cette lumière magique. C’est la même qu’à New York. »
La reconnexion

Cette lumière, justement, baignait ses sculptures découvertes au Palacete Gomes Freire.
La surprise de la découverte de la femme qui les avait façonnées se liait comme la matière à des volumes blancs, des courbes et des creux, des formes qui se rapprochaient, se protégeaient ou semblaient parfois tenir ensemble malgré leurs fractures.
On y projette sa propre histoire. C’est peut-être la force de ces objets qui ne représentent jamais complètement ce qu’ils semblent montrer : ils laissent assez d’espace pour que chacun puisse y déposer quelque chose de lui-même.
Margaux choisit une œuvre qui résumerait le chemin parcouru ces dernières années : sans hésiter, c’est celle qui, dit-elle, symbolise « la reconnexion ».
Le mot ramène à cet après-midi de Lisbonne et à l’émotion singulière devant ses pièces avant même d’en connaître l’histoire. Car les Particules de Margaux Carel parlent bien d’elle, de ses blessures, de ses liens et de ses apaisements. Mais une fois sorties de ses mains, elles ne lui appartiennent déjà plus tout à fait. Nous avançons tous faits de creux et de bosses, de liens qui se brisent ou se renouent, de chocs contre lesquels la vie nous fait parfois buter. De cette matière imparfaite peut toujours surgir de la beauté.

Texte : Monica D'Andrea