Et soudain, la lumière...
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Et soudain, la lumière...

Naoto Fukasawa possède un humour bien à lui, mais une personnalité discrète qui n’aime rien moins que le tapage. De fait, le designer de Tokyo aborde les choses avec une subtilité toute japonaise. Pour lui, créer un objet ce n’est pas seulement imaginer une forme. C’est surtout prendre en compte l’environnement où il va se trouver et celui qui va l’utiliser. Parce qu’un fauteuil, une bibliothèque, une tasse doivent avant tout améliorer la vie quotidienne. Ce qui explique que Naoto Fukasawa préfère la voie du « design without thought », ce design spontané et naturel, sans théorie compliquée. Naoto Fuksawa designer, mais surtout philosophe et sensei de l’esthétique minimale.
Dans son studio de Tokyo, il créé des objets caractéristiques à la fois en terme de simplicité formelle et de facilité d’usage. Consultant pour la marque japonaise Muji, il a également coorganisé en 2006 l’exposition Super Normal – Sensations of the Ordinary, avec Jasper Morrison, un autre de ces designers que la beauté ordinaire des objets quotidiens fascine.

Quelle est votre lumière préférée ?
La lumière du matin dans la nature. Ou celle qui filtre à travers la vitre d’une fenêtre. Ceci dit, j’aime aussi le crépuscule. Lorsque je dessine le design d’un intérieur d’une maison, je me préoccupe beaucoup de la lumière. Surtout des fenêtres. La lumière est importante. Elle révèle l’esprit humain.

Entre la lumière en Suisse et celle du Japon, où vous vivez, vous constatez une différence ?
Les lumières sont très différentes. Au Japon, dans la culture aristocratique des temps anciens, les gens étaient très préoccupés par la lumière. A l’époque, il n’existait pas vraiment d’éclairage domestique, même pas de bougie. Pour comprendre cela, vous devez absolument lire Eloge de l’Ombre de Jun’ichiro Tanizaki publié dans les années 1930. Il y parle du rapport entre la lumière et la beauté. Il critique notamment l’esthétique occidentale ou tout est trop éclairé. Il y a un passage fameux où il explique pourquoi il faut manger sa soupe dans la pénombre. Parce que dans la pénombre vous ne voyez rien. Et que c’est l’odeur et le goût qui subliment la vue.

Lampe Itka pour Danese (crédit: Danese)

Alors qu’aujourd’hui nous vivons en pleine lumière…
Les gens réclament toujours plus de lumière. La lumière symbolise la productivité, l’efficacité. Nous, les designers, devons rester très attentifs à cela. Nous avons une responsabilité. Car nous ne créons pas simplement un objet qui produit de la lumière. Nous créons la lumière et le sentiment qui va avec.

Dans un sens poétique ?
Exactement. Cet élément poétique a pris tout son sens avec l’avènement de la lumière LED qui est trop éblouissante pour être utilisée comme source d’éclairage direct. Il faut trouver des moyens pour la rediriger. Ce qui nous permet d’allier le côté émotionnel de cette lumière et celui fonctionnel de l’objet qui va la créer.

Vous êtes plutôt LED ou OLED ?
LED. L’OLED a d’autres potentiels. Je ne suis pas sûr que cette technologie soit vraiment adaptée à la production de lumière. Elle convient surtout pour les écrans plats. Et puis contrairement au LED, c’est une lumière directe qui n’arrive pas à créer des ambiances.

L’atmosphère, la lumière, l’émotion : comment prenez-vous en compte ces parts intangibles dans votre travail de designer ?
Vous avez remarqué comment vos sens sont toujours en alerte dans l’environnement ou vous vous trouvez. Tandis que votre cerveau et votre corps, eux, restent concentrés sur une seule chose, la pensée qui vous anime sur le moment. Par exemple sur l’interview que nous sommes en train de mener. Du coup, vous ne prêter aucune attention à la lumière tout autour de nous.
En tant que designer je suis connecté en permanence à ses deux sensations. Avec d’un côté mon esprit qui communique avec vous et de l’autre mon corps qui « touche » les choses autour de lui, cette table, cette chaise et même la lumière. Ce qu’on appelle la mémoire active se souviendra plus tard qu’à un certain moment elle a trouvé que cette lumière était belle. Pour moi, cette mémoire est capitale. Elle est la clé indispensable pour développer de nouvelles idées. J’appelle ce processus «design without thinking». A trop laisser l’esprit se fixer sur une seule chose, nous n’arrivez jamais vraiment à comprendre qu’est-ce qu’une lumière juste ou une chaise confortable.

Quelle est votre relation personnelle à la lumière ?
Lorsque je dessine un espace intérieur, qu’il s’agisse d’une chambre ou d’un bureau, la lumière est pour moi l’un des facteurs les plus importants. Au point que je l’approche d’une manière quasi architecturale. Surtout la couleur de la lumière. Il faut savoir qu’une lumière chaude va créer une atmosphère chaleureuse. Mon bureau par exemple, est assez sombre, presque comme un salon alors que les bureaux et les magasins japonais sont illuminés à l’extrême. Du moins avant Fukushima.
Après la catastrophe qui a frappé mon pays, le gouvernement et la population ont dû réduire leur consommation d’énergie, notamment celle liée à l’éclairage. Les villes qui autrefois brillaient littéralement dans la nuit sont devenues sombres. Au début, j’étais comme envahi par un sentiment de tristesse devant ces cités plongées presque dans le noir. Et puis quelques jours plus tard, j’y ai trouvé une sorte de confort et de réconfort.

Lampe de table Amami pour Danese (crédit: Danese)

Parce que la pénombre crée le calme…
Si vous considérez les ténèbres comme quelque chose de négatif, c’est que vous ressentez la lumière comme un élément positif. Mais c’est faux. Dans le temps, les Japonais vivaient dans une sorte de semi-obscurité qui calmait les esprits et apportait la paix intérieure. Pour nous, les Japonais d’aujourd’hui, vivre avec moins de lumière est peut-être une bonne occasion de comprendre que les ténèbres peuvent aussi être bénéfiques.

Et si vous deviez dessiner la lumière ?
Je n’ai pas d’image de la lumière qui me vient en tête. A la place, voici un genre de dessin que j’ai l’habitude de faire. Ceci est l’être humain. Son pourtour représente l’intersection entre l’intérieur et l’extérieur. La clé est donc de tracer la ligne la in plus juste possible. Il ne faut pas que la ligne soit ni trop expressive ni trop strictement influencée par les conditions de l’environnement. C’est une histoire d’équilibre vital. Ce qui est valable pour la vie, l’est aussi pour un produit. Notre job de designer est de créer une ligne située à la frontière entre l’objet physique et la matière, comme l’air ou la lumière. Et ainsi trouver la forme juste, celle qui partagera une relation idéale entre l’homme et l’objet.


Texte: Johanna Rickenbach


 

 

 

 

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