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Valentin Carron:
«Je ne crois pas à l'originalité»

Coqueluche du monde de l'art contemporain helvétique, ce Valaisan passionné d'appropriations en tous genres représente la Suisse à la Biennale de Venise. Il raconte son parcours dans un tea-room de Sion. /// Cet article a été publié dans DADI n05, mars 2103

Le travail de Valentin Carron se démarque avec ironie des œuvres hyper-photogéniques qui ont envahi la scène artistique il y a quelques années. Des faux murs, des croix, des vélomoteurs rénovés, des copies de sculptures abstraites, rien de très glamour ou de vraiment sexy. Réalisés à partir d'images ou d'objets trouvés, relevant pour une bonne part de l'emprunt, de la référence et de la citation, ils exigent d'être vus "en vrai" pour révéler leur logique, leur humour et leur pertinence. Une force en fin de compte, et une chance pour le spectateur qui aura le plaisir de découvrir en juin prochain de nouvelles pièces de Valentin Carron à la Biennale de Venise. Ce Valaisan de 36 ans aux allures de gentil garçon y représente en effet la Suisse. Pour évoquer cette prestigieuse "mission", nous l'avons rencontré à Sion dans l'un de ces drôles de cafés tea-rooms comme il n'en existe qu'en Valais.

Vous êtes né à Martigny, vous avez ensuite quitté votre canton d'origine à l'époque de vos études. Pourquoi y être revenu?
J'ai tenté Genève, j'ai essayé Paris, et puis je suis rentré. Ce n'était pas facile pour moi de partir. Je crois que, nous Valaisans, avons tous un élastique dans le dos. C'est un peu le syndrome Heidi.

Vous y trouvez aussi une part de votre inspiration…
On aime me caractériser ainsi. J'ose espérer que mon travail va tout de même au-delà de ces frontières-là. Alsace, ou Pays basque, géographiquement, toutes les régions qui sont hors centre m'intéressent. Vous connaissez la théorie de la banane bleue? On pourrait dire que c'est à l'intérieur de cette zone européenne urbanisée allant en gros de Londres à Milan que j'aime puiser mon inspiration, notamment en matière d'architecture.

Quel mandat avez-vous reçu pour la Biennale de Venise? Et quel rôle y joue le commissaire de l'exposition, Giovanni Carmine ?
Il n'y a pas vraiment de mandat. J'ai carte blanche pour une intervention dans le pavillon. Comme on m'avait demandé d'amener un commissaire, j'ai choisi Giovanni Carmine. Il dirige la Kunsthalle de Saint-Gall et il a été l'adjoint de Bice Curiger lors de la précédente Biennale de Venise. Je le connais depuis une quinzaine d'années, nous entretenons des relations amicales, mais n'avions jamais eu l'occasion de travailler ensemble. C'est un partenaire de discussion et un complice, il intervient aussi au niveau organisationnel. Il parle par ailleurs très bien le français, l'italien et l'anglais. Il connaît le site, les gens, ainsi que les bons restaurants. Bref, la personne idéale.

Pouvez-vous nous dévoiler quelques éléments de votre intervention?
Il s'agira d'une installation, uniquement des pièces nouvelles. Avec, notamment, des trombones que j'ai écrasés, puis fait mouler et couler en bronze. Il est toutefois un peu prématuré pour en parler. Et puis j'aime le côté rideau. On ouvre, et ça existe.

Des instruments de musique détruits et transformés en sculpture, vous n'avez pas peur des références….
Je les vois un peu comme de petites icônes. Mais vous avez raison, il pourrait s'agir d'une sorte de nouveau réalisme tardif assez malsain. Quelque chose à vrai dire de plutôt moche. Je joue là sur un fil assez dangereux, je l'admets. Je trouve aussi à ce travail un côté punk amorti. Il renvoie à l'image d'un geste qui aurait pu être authentique, agressif et violent et que je fige en bronze. Jusqu'où va l'originalité, où commencent l'influence et l'emprunt? Ce sont des questions qui m'intéressent beaucoup.

Vous aimez vous référer à l'art et à son histoire. Comment vous est venue l'envie de devenir plasticien? Un héritage familial?
Alors là non, pas du tout. Je crois que la première étape fut d'arrêter le football. J'imagine que j'étais un peu trop grassouillet, en tout cas je restais toujours sur le banc et, à chaque mi-temps, je me précipitais sur l'entraîneur pour lui demander de me laisser entrer. Parallèlement, je n'avais pas de très bonnes notes à l'école secondaire. Comme mon père tenait une entreprise de sanitaires, faire un apprentissage restait donc une option. Un cousin, qui était aux Beaux-Arts, m'a alors aidé à constituer un dossier pour entrer à l'Ecole des beaux-arts de Sion. J'ai reproduit à l'aquarelle des motifs de skateboard, c'était déjà de l'appropriation. Et là, j'ai eu la chance d'avoir comme professeur un très bon artiste, Alois Lichtsteiner. Il insistait toujours sur la nécessité d'"avoir conscience". A l'époque, je créais des choses pour le plaisir, et peut-être pour faire plaisir. Il m'a révélé l'importance des formats, de l'épaisseur du châssis, de la manière de tendre la toile et de l'accrocher. Parallèlement, j'ai très vite été fasciné par Mondrian et Malevitch que j'ai découverts à la bibliothèque de l'école.

Vous poursuivez ensuite vos études à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL). Vous y faites d'autres rencontres clés?
Oui, celle de Fabrice Gygi. Il m'a appris comment intégrer dans son travail ses intérêts de vie, ses envies du moment. Sa présence était pour moi très importante, sans que l'on ait forcément besoin de parler de mon travail. Parfois on se contentait de se retrouver pour manger une fondue, ou une pizza.

Ensuite, tout est allé très vite. En 2000, alors que vous sortez de l'ECAL, vous remportez un premier Prix fédéral des beaux-arts. Qu'aviez-vous présenté?
J'avais réalisé un grand ours en polystyrène. Il s'agissait d'une copie du spécimen en bois installé au fond de la piste de l'Ours à Nendaz. J'avais acheté une tronçonneuse et un grand bloc de sagex. J'envisageais de réaliser le travail moi-même, mais c'était trop long. J'ai dû demander l'aide d'un ami pour le terminer. J'aurais pu me contenter de tailler un champignon, mais j'avais envie d'en faire beaucoup, d'en faire trop, et peut-être de parler d'une certaine géographie que je connaissais. A l'époque, je me baladais très souvent en voiture pour regarder cet environnement qui m'étais familier, et que j'avais soudain le sentiment de découvrir en étranger.

Quel rapport entretenez-vous avec le kitsch, ou le mauvais goût?
Au départ, un rapport extrêmement critique, un peu plaintif, proche même du règlement de compte. Je me disais: "Voilà ce qu'on m'impose comme objet de culture dans ma région!" Et c'est là justement que l'appropriation devient intéressante, car elle oblige à approfondir. Pour réaliser une copie, il faut être très attentif. Et en amont, trouver ces objets et ces formes, implique toute une phase de recherche passionnante, des sortes de promenades à la Robert Walser, mais plutôt en automobile. J'appelle ça des safaris.

Comment choisissez-vous vos sujets?
Il s'agit vraiment de rencontres, de l'envie de reprendre telle forme et non telle autre. Je cherche aussi des choses qui me permettent, en même temps, de proposer un regard, un discours sur l'art d'aujourd'hui. Et ils peuvent parfaitement provenir de formes issues du passé. De fait, je n'ai pas du tout l'envie d'être créatif.

Vous ne cherchez pas l'originalité?
Je ne crois pas à l'originalité. A ce propos, il y a une artiste que j'adore, et c'est Meret Oppenheim. Cette femme étonnante a participé à beaucoup de choses, notamment au surréalisme, sans se laisser emprisonner par rien. J'aime son côté non idéologique. Je voudrais moi aussi pouvoir affirmer les doutes, ou les bloquer dans les œuvres. Oui je le répète, je n'ai pas de thèmes, pas de programme spécifiques. Et je ne m'inquiète pas d'être sous influence.
Cela dit, je réalise aussi des œuvres qui sortent de nulle part. Il s'agit le plus souvent de pièces architecturales. Elles sont nourries par quelque chose d'existant, mais ne sont pas des copies conformes. Par exemple, avec mes murs, je crée des sortes de grandes structures d'art minimal, mais crépies. Le crépi me semble pouvoir absorber beaucoup plus de mémoire que le lisse et le parfaitement fini. J'ai peut-être aussi une relation personnelle avec lui, liée à un jour où j'étais un peu saoul, et où je me suis éraflé contre un mur.

Vous vivez avec Latifa Echakhch, qui est elle aussi artiste. Est-ce qu'on s'influence mutuellement dans un couple de créateurs?
Même si l'on évite de travailler ensemble, on échange beaucoup sur nos recherches, nos envies. On s'influence donc fatalement, et c'est enrichissant. Il ne s'agit toutefois pas d'une influence directe ou formelle, mais d'une dynamique beaucoup plus complexe. Elle concerne aussi notre façon de grandir, de nous débarrasser de nos propres œillères, de casser ces tabous dont il est si difficile de se séparer parce qu'on se les construit soi-même.
La 55e Biennale d'art de Venise se tient du 1er juin au 24 novembre 2013. www.labiennale.org

SUJET: MIREILLE DESCOMBES
PHOTOS ATELIER ET PORTRAIT: ANNIK WETTER
PHOTOS: © the artist. Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich / Stefan Altenburger Photography, Zurich

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