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Tout sur Tomás

Il est designer, il a du talent, il vit à Londres et enseigne à l'Ecal. Assistant, petite soeur, ancien prof: cinq personnes racontent comment il voit Tomás Alonso et ce qu'il leur inspire. /// Cet article a été publié dans DADI no2, juin 2012

On ne devrait pas cancaner derrière le dos des gens. Même si l’un des meilleurs moyens d’en savoir plus sur quelqu’un reste d’interroger les autres à son sujet. Et puis la chasse aux potins reste encore le meilleur moyen de contourner élégamment la principale source de frustration du journalisme de design à l’heure numérique, à savoir la recherche sur Internet. Car plus la notoriété est grande, plus Google répond à tous les questionnements avec presque plus de pertinence que celui dont on fait le portrait.
Comme n'importe qui, un designer n’est pas un îlot perdu dans un océan de création. Il a aussi un passé, il entretient son réseau, ménage son environnement professionnel et privé qui voit notamment en lui autre chose que ce que lui-même voudrait ou pourrait voir.
Alors qui est Tomás Alonso? Un Espagnol sympathique et ouvert qui croule sous le travail, mais ne paraît jamais très stressé ; un de ces types que l’on ne peut plus qualifier d’étoile filante ou de talentueuse relève, mais, sans réserve, de designer qui cartonne. D'après le barème Google, il est né en 1974 à Vigo en Galice, une ville de taille moyenne au bord de la mer, et il a deux sœurs. Après une phase bohème qui a un peu tiré en longueur, des séjours en Australie et aux États-Unis, il a débarqué à Londres il y a six ans pour étudier au Royal College of Art. Londres, où il habite désormais. Manière de dire que le designer prend les choses comme elles arrivent. Il est satisfait de sa situation, de son travail et de l’atelier qu’il partage avec douze autres créateurs. Quoi d'autre? Un de ses désormais nombreux partenaires est l'éditeur Maxdesign et, tous les quinze jours, Tomás prend l’avion pour enseigner le design industriel à l’Ecal à Lausanne. Voilà pour le Tomás vu de loin. Et celui vu de près? Qu'est-ce que les autres disent de lui? Il suffit de lui demander les noms des cinq personnes les plus aptes à dessiner un portrait aussi complet que possible. « Eli Alonso, elle est designer, mais aussi ma petite sœur. Oscar Narud, mon ami et camarade d’étude. Michael Marriott, designer et maître assistant pendant mes études au Royal College of Art. Massimo Martino, propriétaire de la firme italienne Maxdesign pour laquelle je travaille assez intensivement en ce moment. Et Brynjar Sigurðarson, mon ancien étudiant et actuel assistant à l’Ecal. » Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Tomás Alonso sans jamais oser le demander.
www.tomas-alonso.com

ELI ALONSO, designer, sa petite soeur

« Que puis-je raconter sur mon grand frère ? Il m’a toujours servi d’exemple, il a un goût sûr. Depuis tout petit, c’est un créatif, un battant. Tout ce qu’il a réussi, il l’a conquis et mérité tout seul. Il cuisine bien les tortillas et il a un grand cœur. Tomás est magique, tout comme notre relation. Avec notre grande sœur, il s’est occupé de moi quand j’étais petite. Ils se ressemblaient beaucoup tous les deux. Un peu comme des clones. Nous construisions ensemble des cabanes dans les arbres ainsi que le mobilier qui allaient avec. Tomás ne savait sûrement pas, à l’époque, que ce serait un jour son métier. Comment aurait-il pu le deviner? Pour nous, en revanche, c’était une évidence : plus tard, c'est sûr, il créerait des objets. Il y avait aussi ses dessins. Il était fasciné par les cyclistes et dessinait des esquisses de voitures futuristes qu’il envoyait ensuite à des constructeurs automobiles. Et puis un jour, un cadre d’une grande marque est passé à la maison pour le rencontrer. Alors qu'il n'était qu'un enfant! C'était incroyable, stupéfiant. Tomás et lui ont d'ailleurs correspondu encore longtemps.
Quand, à 19 ans, mon frère est parti comme jeune homme au pair aux États-Unis pour apprendre l’anglais, le père de famille, là-bas, a montré ses croquis à un entrepreneur de Miami qui l’a engagé comme concepteur de roues à la succursale locale d’une société italienne. Il lui a payé des études de designer industriel au Fort Lauderdale Art Institute. C’est ainsi qu’il a commencé sa carrière.
Aujourd'hui, Tomás et moi nous voyons peu, nous avons trop à faire. Très tôt déjà, nous avons déménagé dans des villes différentes. Nous nous sommes habitués à vivre loin l’un de l’autre tout en restant proches. J’observe toujours de très près ce qu’il fait, ses réussites et ses progrès. Les atouts de Tomás sont sa constance et son goût. Sa faiblesse, c’est peut-être la lenteur. Il a trouvé un style bien à lui qui le distingue des autres. Mon frère, j'en suis fan et je l’admire. »
www.cargocollective.com/brutal


MICHAEL MARRIOTT, designer, son ancien maître assistant au Royal College of Art de Londres

« Tomás et moi avons fait connaissance au Royal College of Art. J’étais son référent, mais je ne le suis pas resté longtemps. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, il décrivait à quelques personnes les jantes en métal léger qu’il avait dessinées à Miami. Et parlais de la Galice, sa terre natale.
Tomás était un excellent étudiant. A l’époque déjà, il avait l’air si sérieux, si mûr et réfléchissait de manière très vive. De ses travaux d’étudiant, je me souviens bien de ces couverts moletés en tôle d’acier chromé désormais produit par Italesse. Ils s’appellent Stamp Cutlery et, vu leur poids réduit, ils sont conçus pour être utilisés aussi bien à la maison qu'en déplacement. C’est une très belle solution formelle. Après ses études, il a poursuivi dans le même style, en alignant les bonnes créations les unes après les autres. Il en ira de même à l’avenir, j'en suis certain: beaucoup de boulot et beaucoup d'objets formidables. J’ai récemment examiné et décrit dans le détail des projets de Tomás dans le cadre de la préparation d’une expo pour le Crafts Council de Londres dont je suis le curateur. Je trouve, par exemple, son travail pour les chaussures Camper excellent. Il a réorienté de manière intéressante quelques-unes de ses idées de meubles pour l’aménagement des magasins, il en a fait un concept de vente complet qui soutient l’image de la marque. Il présente les produits de façon optimale tout en gardant son caractère propre. »
www.michaelmarriott.com


OSCAR NARUD, designer, son ami et camarade d'étude

« Tomás est un grand ami. Pas seulement parce qu'il achète beaucoup de café et en rapporte toujours pour les autres. Mais surtout parce qu'il est fiable et travaille beaucoup. Il arrive toujours le premier à l’atelier le matin. C’est aussi un excellent cycliste, un hôte hors pair et un joueur de ping-pong en constante progression. Quand j’ai vu Tomás pour la première fois, il portait un bandana. Il arrivait de Miami. C’était en 2004, au Royal College of Art. Nous avons étudié ensemble, nous nous sommes liés d’amitié et nous partagions avec quelques autres notre passion pour la vie londonienne, pour notre travail et pour les jeux. Après les études, notre groupe a donné naissance au OKAY Studio. Tomás et moi passons le plus clair de notre temps à l’atelier. Ce qui fait que nous nous voyons presque tous les jours, y compris pendant les loisirs, si tant est qu’il y en a.
A l’instar des treize partenaires de l’atelier, Tomás est une composante essentielle de l’environnement de travail. A 100%. En plus du fumet du café, il amène également sa bonne humeur, son énergie sans jamais vraiment se mettre en colère. Nous partageons les locaux, les outils, les repas, le café, la bière et nos savoir-faire, nous jaugeons réciproquement nos travaux. La critique peut être âpre, mais elle est toujours constructive… sauf qu’elle arrive toujours deux heures avant l’heure limite. En tant qu’atelier, nous avons réalisé quelques petits projets, notamment pour le producteur de meubles Arco. Il nous arrive parfois de constituer des équipes. Pour des scénographies d’exposition, par exemple.
Depuis deux ans, les mandats affluent chez Tomás. Mais lui reste relax, gérant parfaitement son temps et ses ressources. Il est toujours prêt à aborder un nouveau projet, à le comprendre et à en tirer quelque chose. Dans notre milieu, il est et rare qu’un type comme Tomás se débrouille si bien. Pour autant je ne suis pas envieux de ses capacités. Seulement du fait qu'il cuisine les meilleures tortillas du monde. Et qu'il le sait très bien. »
www.oscarnarud.com, www.okaystudio.org


MASSIMO MARTINO, éditeur, fondateur de Maxdesign

« Nous nous sommes connus gra^ce à des amis communs et avons tout de suite commencé à réfléchir ensemble à des projets. A l’époque, je cherchais pour Maxdesign un créateur tout à la fois jeune et mûr en matière de technique de projetation et de conception. Nous voulions développer quelque chose de multithématique et de durable. Tomás était clairement l’homme de la situation. A la Foire du meuble de Milan cette année, j’ai lancé avec lui une ligne de tables et d’accessoires. La série s’intitule Offset, elle est conçue pour la maison.
J'aime travailler avec Tomás, échanger avec lui sur ses connaissances et ses expériences dans l’univers du design. Quand je pense à lui, une image me revient souvent: c'est sa manière d’approfondir l’analyse du premier prototype d’une table Offset avec cette grande passion qui caractérise sa manière de travailler. La passion, justement. Elle est sa force, avec la créativité, la compétence technique et son immense érudition des matériaux. Si je l’envie? Oui parfois pour sa capacité à se démêler de n’importe quelle situation et à s’y investir totalement. Tomás est fondamentalement multiculturel, ça se voit dans son inventivité et sa démarche personnelle.

Je suis convaincu qu’il sera bientôt célèbre. Il a une écriture limpide, une approche très typée. Ce qui me touche le plus, c’est son talent, son intelligence, sa compréhension et la capacité d’utiliser son savoir et de l'instiller dans tout ce qu’il fait. »
www.maxdesign.it


BRYNJAR SIGURĐARSON, designer, son assistant à l'Ecal

« A l’Ecal, Tomás était mon enseignant dans un projet pour lequel les étudiants devaient créer des objets pour un personnage imaginaire. Dans mon travail de diplôme, où il était mon référent, j’ai appliqué cette même méthode que j’essaie désormais de perfectionner et d'adapter à mes exigences et à mes possibilités. Le design avec pour toile de fond des mondes, des histoires et des individus tous issus de la fiction. Voilà ce qui détermine toujours plus mon approche dans ce que je fais. Au London Design Festival, l’an dernier, Tomás a participé à l’exposition Vera Chapter One. Des créatifs de divers domaines devaient alors concevoir des objets pour Vera, une femme d’âge moyen qui n'existait pas. Il s’agissait de s’écarter du design développé pour le marché de masse, de réfléchir autrement à la création pour un public moyen standardisé, et de privilégier des produits pour un individu en particulier, la fameuse Vera.
Avec sa méthode de conception, Tomás m’a aidé à voir plus au clair en moi-même, à mieux cerner ma trajectoire de designer. Son enseignement m’a incité à découvrir et à explorer des voies auxquelles je n’aurais jamais pensé. Il m’a aussi fait sentir que MES projets sont entre MES mains. Et puis il est aussi très sympa. Je le rencontre surtout à l’Ecal où je suis désormais son assistant et où il enseigne toujours tous les quinze jours. On boit le café ensemble, on bavarde de projets. J’envie parfois chez lui cette attitude modeste qui fait que, malgré son succès, il ne se croit jamais assez bien pour transmettre son savoir et ses expériences à de jeunes designers en devenir. »
www.verachapter.com. www.biano.is


SUJET: REBEKKA KIESEWETTER
PHOTOS: NICK BALLON

DADI Daily
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