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Quirky, le design together

La start-up new-yorkaise Quirky sollicite les internautes pour lui soumettre des idées de nouveaux produits. Ceux-ci sont ensuite réalisés avec une imprimante 3D. Les meilleurs projets sont commercialisés dans plus de 30 pays.

Un groupe de rock joue dans un coin du loft aux murs de brique rouge. Des jeunes au look de hipsters naviguent entre les plateaux de sushis et de fruits frais, une bière à la main. Soudain, un jeune homme s'empare d'un mégaphone. "Bienvenue dans la capitale mondiale de l'invention", s'écrie-t-il à l'attention de foule, forte d'une centaine de personnes, réunie dans cet ancien entrepôt industriel à un jet de pierre des chantiers navals de Manhattan. L'évaluation hebdomadaire de Quirky peut débuter.
Cette start-up fondée en 2009 par Ben Kaufman, un New Yorkais de 26 ans, organise chaque jeudi une séance - diffusée en live sur internet - pour débattre des idées de nouveaux produits qui lui ont été soumises par les 347'000 membres de sa communauté en ligne, dont plus de 2000 se trouvent en Suisse. Les meilleures seront réalisées.
"Nous recevons 2000 propositions par semaine en provenance de 194 pays, explique Tiffany Markofski, la chargée de communication de la société. Nous en sélections huit pour la séance d'évaluation et deux finissent par être implémentées." Chacun peut rejoindre la communauté et soumettre une idée. "Les gens partent en général d'un problème concret qu'ils souhaitent résoudre, poursuit-elle. Il y a donc énormément de propositions très pratiques, liées à la cuisine ou à des solutions de rangement."

La séance d'évaluation débute. La première invention est un ustensile qui permet de peler une gousse d'ail sans se servir de ses mains. Les employés de Quirky ouvrent le feu. Un ingénieur donne son avis sur la faisabilité technique de l'idée, une spécialiste du marketing en évalue l'attrait du point de vue des ventes. Pendant ce temps, les commentaires des internautes défilent en direct sur un écran. Il y a 58% d'avis favorables. C'est au tour du public de se prononcer, au moyen d'un vote à mains levées. Une majorité claire se dessine, l'invention est adoptée.
La procédure est répétée pour toutes les idées. Lorsque l'audience est trop divisée, on fait voter les internautes. Les propositions vont du loufoque - un mini sous-marin - au terre-à-terre - un plat pour le four qui peut être transformé en bol, un tournevis universel. Dès le lendemain, les experts maison de Quirky se pencheront sur la réalisation des idées retenues.
"Tout est fait à l'interne, du design à la fabrication d'un prototype final, en passant par le marketing et le packaging, détaille Tiffany Markofski. La communauté en ligne est sollicitée à toutes les étapes du processus, pour donner du feedback." Seule la production en série des produits est confiée à des sous-traitants, basés en Chine. "Mais nous aimerions produire davantage aux Etats-Unis à l'avenir", relève la porte-parole.
Cela passe par l'usage d'une technique révolutionnaire: l'impression 3D. La start-up possède actuellement deux imprimantes 3D, dont elle se sert pour produire les prototypes finaux de ces produits. "Cela nous fait gagner énormément de temps, note-t-elle. Ces appareils nous permettent d'imprimer par couches successives un prototype, que nous pouvons sur le champ corriger et améliorer, sans devoir effectuer de longs aller-retours avec l'usine." Résultat, il se déroule à peine 30 jours entre la décision de lancer un produit et sa mise sur le marché.

Pour l'heure, le coût prohibitif de chaque prototype (10'000 dollars) et le temps nécessaire pour le fabriquer (plusieurs heures) rend l'usage de la 3D impossible pour la production de masse. Mais cela pourrait changer, estime Ben Kaufman. "D'ici quelques années, nous pourrons fabriquer certaines de nos marchandises - les ustensiles de cuisine simples, par exemple - directement dans nos bureaux, avec l'aide d'une imprimante 3D", fait-il remarquer.
Les inventions de Quirky sont vendues en ligne. Celles qui ont le plus de succès sont commercialisées en grande surface, dans plus de 30 pays. En Suisse, elles figurent dans l'assortiment de Betty Bossy. "Nous reversons 30% des ventes par internet et 10% des ventes en magasin aux inventeurs, au prorata de leur input, explique Tiffany Markofski. Entre 800 et 1000 personnes interviennent en moyenne sur chaque produit. Un membre actif de la communauté peut s'attendre à gagner plusieurs dizaines de milliers de dollars par semaine." C'est le cas de Jake Zien, un étudiant de Milwaukee qui a inventé le produit le plus demandé de Quirky: un multiprises flexible, qui s'adapte aux différentes formes de chargeur.

La start-up new-yorkaise dit avoir "réinventé l'invention" avec son modèle collaboratif. "J'ai eu l'idée de Quirky car, en tant qu'inventeur, je savais à quel point il est difficile de se faire entendre, note Ben Kaufman. J'ai voulu rendre le processus d'innovation plus accessible à tous." Mais le public a-t-il toujours raison? "En tous cas, il se trompe moins souvent que nous, les experts", répond le jeune homme qui en est déjà à sa deuxième entreprise, après avoir fondé une start-up à l'âge de 18 ans pour vendre des accessoires d'iPhone. "Et les réactions de la communauté en ligne représentent un bon baromètre des ventes futures."
La croissance fulgurante de Quirky le confirme. Depuis son lancement, la firme a déjà commercialisé 75 innovations. Elle a réalisé un chiffre d'affaires de 18 millions de dollars en 2012. "Nous venons d'emménager dans ces locaux et ils sont déjà trop petits pour nos 110 employés", sourit la chargée de communication. Derrière elle, un écran avec une carte du monde se remplit peu à peu de points violets. Chacun représente une nouvelle idée soumise à Quirky.

SUJET: JULIE ZAUGG / NEW-YORK
PHOTOS: ALINE PALEY

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