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La “folie“ Grataloup

Délaissées, des architectures de l'expérience expriment des tentatives propres à leur époque. les regarder aujourd'hui c'est leur rendre hommage et comprendre la vitalité de notre histoire. /// cet article a été publié dans DADI no4, décembre 2012.

L’exposé d’invention déposé par Daniel Grataloup le 29 février 1968 auprès du bureau fédéral de la propriété intellectuelle à Berne, fait état d’une description très précise d’une architecture de la forme. « Au point de vue des volumes à réaliser, il faut intérieurement qu’ils soient obtenus par l’établissement des différentes parties de l’élément appelées à concrétiser leurs fonctions et extérieurement qu’ils soient l’expression directe des espaces qu’ils recouvriront. Ces espaces doivent êtres étudiés de telle manière qu’ils constituent des volumes se traduisant par des formes en trois dimensions semblables à une sculpture »(…). Les termes de son brevet s’affirment comme le plaidoyer d’un auteur pour une architecture faite de volumes intérieurs, fluides, souples et harmonieux.

Inscrit dans la continuité des architectures organiques alors en vogue à Genève à la fin des années 60, Daniel Grataloup inspire et réalise le temple de St-Jean à la Chaux-de-Fonds, co-signé avec les frères Gaillard. Cette réalisation est l’amorce, pour l’architecte Français, alors récemment établi à Genève, d’une architecture « sculptée » et dégagée du joug moderniste et de sa géométrie imposée et se traduit par un engagement pour la forme « libérée » composée à partir du mouvement et les usages des utilisateurs. L’émancipation et l’indépendance acquise par l’architecte suite à sa rupture avec André Gaillard lui permet de réaliser en 1972 la spectaculaire et étonnante villa Kjellman à Anières près de Genève et de démontrer que la source de son travail n’est pas uniquement le résultat formel d’une juxtaposition de volumes mais bien l’aboutissement d’une organisation spatiale au service d’un usage. L’histoire retient de Daniel Grataloup qu’il demandait à ses clients de choisir sur le terrain, alors vierge de construction, le meilleur endroit pour l’emplacement des fonctions principales (cuisine, séjour, etc..) et d’imiter les mouvements et les parcours entre ces espaces. La trace des pas devenait alors pour l’architecte la confirmation d’un plan mental fait d’une succession spatiale utile au développement du projet et présent dans la future réalisation.

Cette approche physique et théâtrale pour la conception d’un espace distingue le travail de Daniel Grataloup face aux protagonistes prospectifs que sont Pascal Häusermann, Jean-Louis Chanéac, Antti Lowag et quelques autres, qui œuvrent dans la même région quelques années auparavant. Alors que les trois figures sont intégrées au GIAP (groupement international d’architecture prospective) initié par Michel Ragon, et que leurs réalisations font l’objet de diffusion dans des ouvrages de références et sont publiées comme une alternative sociétale pour un développement et une organisation spatiale du futur, Daniel Grataloup, tout comme Jacques Couëlle ou encore Vittorio Giorgini ne sont pas référencés dans ce mouvement, tournés alors vers une architecture « sculptées » et plastiques qui semble se satisfaire de commandes privées proposées par une clientèle fortunée et intéressée au caractère exceptionnel d’une démarche formelle alors au goût d’une époque.
Pourtant, à l’opposé des caprices de milliardaires, Daniel Grataloup réalise en 1976 une villa à Conches, à quelques encablures de Genève, et répond au cadre économique et modeste d’un client passionné par l’approche de l’architecte qu’il choisit pour la conception de sa maison familiale.

Cette maison de petite dimension surprend par son impact formel et plastique. Placée au milieu du jardin, ces formes semblent chercher le meilleur endroit pour se développer et s’imposer comme « façonnées » à un environnement végétal contraint. Cette confrontation fonctionne au point de révéler une nature presque gênée, ou sous influence, qui compose et s’associe finalement à la « folie » du lieu.
La maison s’organise selon un plan central, nommé le corps principal, qui regroupe les espaces ouverts du séjour et de la cuisine au rez-de-chaussée. Le volume ouvert sur deux niveaux offre une liaison au premier étage qui reçoit le bureau et la chambre des parents. Une seconde partie autonome, dédiée à l’habitat indépendant et pour l’usage des enfants, est conçue comme le corps secondaire accolé au volume principal dans un esprit de continuité formelle et de fluidité spatiale intérieure. Pensée comme une « bulle » aléatoire, la maison offre de multiples fenêtres de formes hors-normes et de dimensions variables qui donnent à cette réalisation la marque distinctive de l’approche de Daniel Grataloup, la fenêtre comme le lien au cosmos.

L’intérêt de cet ouvrage réside également dans sa matérialité liée à l’usage du béton projeté et à la souplesse de composition que cette technique de mise en œuvre révèle. Cette réalisation utilise le même procédé de projection du béton que la villa Kjellman mais en corrige son exigence énergétique. Bien que son mode de fabrication soit identique et que la recherche de la forme passe par un jeu d’armature croisées et courbées selon les désirs et les besoins de l’architecte, leur différence repose dans leur besoin de répondre aux exigences thermiques au début d’une mutation d’importance. Alors que la villa Kjellman est construite selon le principe de la double coque qui permet une protection isolante par l’air contenu au centre du mur composé, la villa à Conches, quant à elle, reçoit un revêtement polyuréthane projeté et une étanchéité liquide sur la superficie de la coque. L’application de cette isolation extérieure offre une plasticité « molle » et jaunâtre propre aux besoins d’une technique nouvelle et peu répandue mais qui permet de croire, après le choc pétrolier de 1973 et aux impositions légales d’une consommation énergétique restreinte ou sous contrôle, que les architectures dites « de compositions aléatoires » pourront survivre à ce changement de paradigme.
L’architecte subira de multiples refus et recours lors du dépôt en autorisation de construire qu’un client hors normes, et convaincu de son droit à la différence, renversera après une lutte juridique devenue fameuse. Aujourd’hui, alors que le travail de Daniel Grataloup trouve un écho plus favorable et se voit reconnu par l’acquisition de nombreux dessins et maquettes pour la prestigieuse collection permanente du MOMA de New-York, il est nécessaire de saisir à quel point cette architecture particulière, axée sur la recherche plastique et sculpturale questionne notre « liberté de pensée ». Genève et sa région, bien qu’étant le berceau de ces recherches étonnantes, ne sait toujours pas en reconnaître leurs valeurs.

Bibliographie - Michel Ragon – Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes – TOME 3 - Prospective et futurologie 1978 Casterman /// Michel Ragon Où vivrons-nous demain -Robert Laffont 1963 /// Daniel Grataloup, Architecture pour les hommes, pour les dieux, édition du Tricorne, Genève 2003.

Biographie
- Daniel Grataloup nait à Lyon le 25 décembre 1937, il obtient le diplôme de l’école des Beaux Arts de Lyon en 1957 et du centre technique et artistique de l’union centrale des Arts Décoratifs de Paris en 1960.
- En 1968, il s’installe à Genève et collabore deux années avec André Gaillard. Il réalise plusieurs habitations-sculptures à Genève.
- Il est décoré Chevalier des Arts et des Lettres en 1996, obtient un doctorat à l’université de Paris la Sorbonne pour les travaux sur l’architecture-sculpture en 2001.
- Il est nommé Officier de l’Ordre des Arts et de Lettres en 2003.
- Il vit et travaille à Genève.

SUJET: CHRISTIAN DUPRAZ
PHOTO: LAURENCE BONVIN



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