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Piet Hein Eek: Dutch Touch

Le chantre du scrapwood a dessiné le coffret collector Ruinart 2013. Rencontre avec le designer hollandais dans son fief-usine de Eindhoven.

C'est un grand type qui prend tout à la cool, mais n'oublie pas que son business fait vivre une centaine de personnes. Depuis 2010, Piet Hein Eek règne sur 10'000 mètres carrés un peu paumés dans la banlieue d'Eindhoven. Son royaume? Une ancienne usine Philips reconvertie en atelier géant qui accueille sous un (presque) même toit une unité de fabrication, un magasin (où Piet vend sa production et celle de designers amis), une aire de stockage, une galerie d'art et un gigantesque restaurant ouvert à tous et où l'intégralité du mobilier - signé par le maître des lieux - est à vendre. Même la Porsche Targa dorée garée dans un coin de la salle? "Même elle. Ici nous proposons des modèles que nous aimons bien. Simca ou encore DAF ont produit des voitures aux formes incroyables", explique le designer. Dehors, le terrain ressemble à une vaste taupinière. L'endroit a tapé dans l'oeil d'un promoteur qui y construit des maisons mitoyennes. Il a eu le nez creux: toutes les baraques ont trouvé preneurs. L'effet Piet Hein Eek? Sans doute un peu.


Même la Porsche Targa vintage est à vendre

Piet Hein Eek
c'est la dernière success story du design hollandais. Un designer qui voulait monter sa marque de meubles et que tout le monde à pris pour un cinglé. 20 ans plus tard, il jubile. Diplômé de l'Académie d'Eindhoven, il est le chantre du "scrapwood" ce style qui consiste à assembler des chutes de bois de texture et de couleur différente. Ce qui donne un mobilier massif aux allures de gros puzzle rustique. Ce qui donne surtout des pièces à chaque fois uniques, le motif carrelé ne se répétant jamais, c'est statistique. "Je ne voulais pas forcément faire du design qui parle du recyclage ou de la récupération. Pour moi le design est par définition durable. C'est un produit de haute qualité qui doit être prévu pour résister au temps. Il se trouve juste que je déteste jeter les choses. Et que des morceaux de bois, l'industrie en balance des tonnes à la poubelle."

L'une de ses premières pièces en scrapwood était une table, un meuble maousse de trois mètres de long. "Le travail a été long. Il a fallu combiner tout ces plots et recouvrir la surface avec dix couches de vernis, comme pour un bateau. A la fin, en comptant les heures passées dessus, j'arrivais à un prix de vente indécent. C'était un objet économiquement absurde: une table fabriquée à partir de déchet qui valait 13'000 euros. Je l'ai quand même exposée à une foire juste pour voir la réaction du public. Je l'ai vendu en deux minutes à un dentiste, juste avant l'ouverture de l'exposition. A midi, trois autres personnes voulaient l'acheter."
Le buzz était lancé. Il faut dire que l'époque était aussi propice. En 1993, la crise n'est pas encore passée par là et l'esprit hollandais souffle sur le design mondial. "Marcel Wanders, Jurgen Bey ou encore Maarten Baas... on était tous dans le viseur des magazines. Il suffisait de proposer quelque chose de nouveau pour être sûr d'être publié. J'ai eu de la chance de commencer à ce moment-là et de pouvoir produire ici, chez moi. Aujourd'hui, ce serait beaucoup plus compliqué."


La fabrique de chaises / DR

Alors oui Piet Hein Eek est à la mode. On vient de loin pour s'offrir ces meubles tirés en petite série. Le designer pose un argument pour expliquer cet engouement. "Lorsque vous achetez un objet, vous ne savez pas exactement où il a été fabriqué, ni par qui ni comment. Ici, la transparence est maximum. De l'idée au produit fini, nous contrôlons toute la chaîne de fabrication."
Du coup, même les marques de luxe s'intéressent à ce self-entrepreneur pour qui l'imperfection, l'accident en design donnent aux objets ce petit supplément d'âme. L'une de ces dernières créations prend la forme d'un coffret à champagne, une boîte adaptée aux flacons dodus de Ruinart, sorte de sarcophage à la fois complètement chic et brut de décoffrage dont aucun des 500 exemplaires ne se ressemble exactement. "Ruinart a été le premier producteur de champagne à envoyer ses bouteilles dans des caisses en bois. Pour son édition spéciale 2013, la maison voulait rendre hommage à cette tradition. On s'est vu, on a discuté. Je suis arrivé avec une proposition de coffret trapézoïdale fabriqué à partir de bois clair qui joue bien avec la couleur du Blanc de Blancs. Et une caisse dans laquelle on peut ranger deux bouteilles de Brut Rosé. Je me suis ensuite aperçu qu'en combinant ses boîtes comme des briques on pouvait construire quelque chose. Moi qui à l'origine voulais être architecte, je trouvais l'idée amusante de fabriquer une tour. Les gens de Ruinart aussi. On a monté une arche monumentale de 7 mètres de large et de 5 mètres de haut uniquement constituée avec ces caisses."

Mais encore? Comment Piet Hein Eek, le designer qui cartonne, voit-il l'avenir de son métier? "Le monde a changé et nous devons changer avec lui. Le designer en particulier doit revoir sa manière de penser, adopter un point de vue plus général un peu comme ici où nous nous occupons d'énormément de choses différentes. Il doit savoir tenir compte de toutes les contingences liées à son métier et pas seulement se focaliser sur l'aspect visuel de son produit pour réaliser le meilleur design possible. Il faut qu'il s'intéresse au transport, au matériau, mais aussi au développement de sa marque et au marketing qui va avec." Un conseil à donner à un jeune designer? " Ne pas avoir comme seul objectif de devenir une star du design, mais de mettre son énergie dans la production et l'organisation. Ah oui et ne pas avoir peur de commettre des erreurs, car ce sont elles qui font avancer les choses."

SUJET: EMMANUEL GRANDJEAN
PHOTOS: JESAJAHIZKIA.COM

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