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Curare Curating Curiosity

Hans Ulrich Obrist sélectionne des œuvres, monte des expositions et s’avère un curateur incroyablement curieux. Rencontre avec un gardien du savoir et du souvenir. /// Cet article a été publié dans DADI no4, décembre 2012

Après des études d’économie à la Haute école de Saint-Gall, Hans Ulrich Obrist s’est tourné vers l’univers de l’art. Il est aujourd’hui un des curateurs internationaux les plus influents qui codirige, depuis 2006, la Serpentine Gallery de Londres.
L’esprit jamais en repos, Obrist trace pareillement à travers le monde et à travers la vie. Sa productivité est phénoménale. Tout comme le sont la curiosité et l’empathie avec lesquelles il entre en contact avec de nouveaux interlocuteurs.
En guise d’activité principale, il désigne ses conversations et ses échanges intellectuels avec des artistes, des philosophes, des architectes et des designers, mais aussi le montage d'expositions, l'élaboration de pavillons et l'édition de livres, ces derniers naissant comme par génération spontanée des premiers, en une sorte de mouvement perpétuel.
Cela dit, Obrist lui-même incarne l'idée de l'encyclopédie : avec minutie et clairvoyance, il archive, conserve et diffuse soigneusement le savoir du monde. Nous l’avons rencontré aux « Engadin Art Talks » de Zuoz, son lieu d’inspiration et de contemplation favori.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler
avec l’art ?

A 10 ans, je me suis mis à acheter des cartes postales artistiques. Plus tard, à chaque après-midi de libre, j’allais au Kunsthaus de Zurich. A l’époque, il y avait des expositions montées par Harald Szeemann. S’y sont ajoutées des visites d’atelier chez Fischli/Weiss et des rencontres avec des artistes comme Gerhard Richter, Christian Boltanski, Alighiero e Boetti ou la curatrice Bice Curiger. J’ai donc vite compris que j’allais travailler dans le domaine de l’art. Mais pour mieux comprendre le monde, j’ai décidé d’étudier d’abord l’économie et la sociologie. J’ai été fasciné par l'économiste suisse Hans Christoph Binswanger – une légende - qui, à l’époque déjà, soulevait des questions sur les thèmes de l’écologie, de l’économie et de la sociologie, notamment sur les limites de la croissance. Sa mise en garde – ne pas diffuser sans cesse plus d’objets – a marqué ma conception des expositions. Lorsqu’à 19 ans j’ai rencontré pour la première fois les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron, j’ai commencé à aborder l’architecture parallèlement à l’art. Les expositions ont toujours quelque chose à voir avec l’architecture. Or les expositions sont au centre de mon activité. Et c’est par le biais des conversations que je génère les expos et les livres, elles sont une sorte de catalyseur.

Et quelle est la recette pour une bonne conversation ?
Un dialogue continu. Les bavardages interminables par-delà les années m’importent beaucoup. Quand un entretien est très bien préparé, il peut divaguer librement, comme une partition, à la John Cage. Les questions courtes sont aussi nécessaires, elles vont à l’essentiel. Par ailleurs, il faut trouver des contextes nouveaux, inattendus. Par exemple avec l’artiste Gerhard Richter, que je connais depuis longtemps, j’ai beaucoup parlé d’architecture et de livres ces derniers temps.

Vous dites que l’essentiel de votre travail consiste à protester contre l’oubli des souvenirs. Mais, parfois, oublier quelque chose n'est pas tout aussi important? Quel genre de savoir importe de nos jours ?
D’une part, il y a l’historien qui dit qu’il est important de protester contre l’oubli. D'autre part, il y a la formule « Remember to forget » de l’artiste Rirkrit Tiravanija. Il existe toujours une dialectique entre ces deux axes. J’ai pensé très important de donner aussi une voix aux générations âgées. Car elles ont souvent des points de vue oubliés, antérieurs à l’ère numérique, qu’il s’agit de conserver. Nous ne savons pas toujours quel savoir s’avèrera important à l’avenir. Je possède quelque 2400 heures d’entretien dans mes archives. Par phases, une partie de ce matériel se révèle plus importante qu’une autre. C’est justement pourquoi il importe que l’on réalise ces données et qu’on les soigne. Afin qu’à l’avenir on puisse sans cesse naviguer parmi elles.

Existe-t-il une forme idéale pour enregistrer ce savoir ?
Je ne crois pas. Le grand ingénieur informatique William Daniel Hillis a dit un jour que nous vivions un « Dark Age » informatique, une sorte de « paranoïa digitale » qui colle bien à la situation actuelle. Tout est très fragile. Je pars toujours de l’idée que l’on pourrait aussi perdre des choses. C’est pourquoi je recours en parallèle à divers autres moyens d’enregistrement ; les livres aussi jouent un rôle important. C’est ainsi que le savoir sera peut-être préservé d’une manière ou d’une autre.

Le dialogue global conduit-il forcément à une homogénéité de la pensée ou pourrait-il encourager une certaine différenciation ?
Nous vivons aujourd’hui une forme extrême de globalisation. Il y a là un vaste potentiel pour l’échange entre diverses cultures et diverses disciplines. Le danger reste que ces énergies globalisantes peuvent mener à une sorte d’homogénéisation. En tant que curateur, je m’implique dans ce dialogue, mais je me demande simultanément comment il est possible de préserver toutes ces différences – ou même d’en générer de nouvelles – avec tout ce nivellement global. Il m’importe de jeter des ponts entre diverses disciplines et cultures autonomes, de les incorporer, mais, en même temps, de les préserver. Les tensions et les synergies qui en résultent peuvent avoir des effets très stimulants.

Le pavillon actuel de la Serpentine Gallery de Herzog & de Meuron et Ai Weiwei est un espace d’échange et de dialogue. De tels lieux sont-ils importants pour notre société ?
Je dirais même primordiaux. Car dans notre société mercantile il existe peu de lieux où rien ne vous pousse à la consommation. Les parcs font partie des rares endroits où l’on peut se mouvoir librement sans payer. De même, le pavillon actuel doit être d’accès libre. Les visiteurs peuvent l’utiliser comme bon leur semble. Suivant l’heure, on y trouve des joggers, des buveurs de thé ou de café, des hommes d’affaires ou des fondus de culture. Mais ce qui me surprend le plus, c’est que sur la surface inondée du toit on voit désormais régulièrement des canards.

Ce pavillon parle aussi du souvenir. Comment faire pour l'expérimenter, le faire partager au public ?
Vous parlez du souvenir haptique, sensoriel ? Comme avec le pavillon actuel : l’odeur de liège, par exemple, qui l’imprègne. C’est vraiment un lieu de méditation. En outre, ce pavillon a été construit pour la première fois non pas de bas en haut, mais de haut en bas. Il s’oppose à l’idée du spectacle architectural, il constitue plutôt une expérience intériorisée, subjective : le liège, l’odeur, le paysage aquatique… Avec ce pavillon, c’est une sorte de forum du souvenir qui a été créé, qui laisse deviner des pavillons antérieurs. Plus nous passons du temps dans des espaces numériques, plus de semblables expériences opposées, analogues s’imposent. La radio n’a pas disparu quand la TV a été inventée. Les livres restent eux aussi essentiels. Il y a là quelque chose de rassérénant.

Vous et vos expositions êtes sans cesse en voyage. Y a-t-il un lieu où vous vous sentez à la maison ?
L’Engadine est une région où je me sens chez moi. C’est là que me viennent mes meilleures idées, c’est là que j’écris tous mes textes. C’est un lieu inspirant sans lequel je ne pourrais travailler. Mais ma maison au sens conventionnel est Londres : c’est là que se trouvent mon travail, la Serpentine Gallery, le parc et mon logis. Je possède plus de 50'000 livres : à Londres, il serait beaucoup trop coûteux de les abriter tous. Alors Berlin est, en revanche, la maison de mes livres. Et donc la mienne aussi. Cela donne une sorte de triangle entre Londres, Berlin et l’Engadine. En Engadine, je vis toujours à l’hôtel, surtout au Castell de Zuoz. Il s’agit avant tout d’un sentiment d’appartenance. C’est le lieu où naissent mes idées et c’est donc, au fond, le plus important.

Vous parlez beaucoup. Existe-t-il quelque chose qui vous laisse sans voix ?
Chaque fois que je contemple une œuvre d’art grandiose. Car les œuvres d’art vont souvent au-delà de la parole. Et l’art modifie souvent aussi ce qu’on attendait de lui. Mais ce peut être également un film. On peut toujours revoir des œuvres d’art grandioses et de bons films. Mais ce n’est qu’avec le temps qu’on peut en parler.

SUJET: JOHANNA RICKENBACH
PHOTO: GERHARD RICHTER

Les Engadin Art Talks ont été fondés en 2010 par l’éditrice et collectionneuse zurichoise Cristina Bechtler. Son but était de créer un lieu temporaire pour faire dialoguer les arts et de prolonger ainsi l’histoire de l’Engadine en tant que lieu de concentration de la pensée et de la communication. La manifestation annuelle s’adresse aux connaisseurs, aux amateurs et à tous les intéressés. Cette année, le symposium de deux jours a été dirigé par Hans Ulrich Obrist, codirecteur de la Serpentine Gallery de Londres, Beatrix Ruf, directrice de la Kunsthalle de Zurich, et le professeur Philip Ursprung, de l’EPFZ. Elle se déroule toujours dans le cadre des St. Moritz Masters. Les exposés sont délivrés en allemand ou en anglais. L’entrée est libre.
www.engadin-art-talks.ch

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