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Fries&Zumbühl, duo design

Le premier est intuitif, le second analytique. Le premier aime la fringue et les concerts, le second les courses en montagne. Rencontre avec deux designers que tout oppose mais qui ont su faire une force de leur différence. /// Cet article a été publié dans DADI no5, avril 2013

Tout le monde se souvient de ce grand moment de solitude lorsque, au cours de gym, on constituait les équipes. Et que chacun retenait son souffle en espérant ne pas rester bêtement sur le carreau. Les futurs designers Kevin Fries et Jakob Zumbühl ont connu ce trauma pendant leurs études. Un projet nécessitait de travailler en tandem. Alors que certains se trouvaient illico un partenaire, les deux designers observaient le groupe de possibilité de rétrécir. Il faut dire qu'à l'époque, entre Fries&Zumbühl le grand amour n'a pas encore frappé. L’un trouvait l’autre bizarre, le second se méfiait de la frime du premier. Si quelqu’un leur avait dit que ce jour-là signait la date de naissance du duo de designers le plus célèbre de Suisse, ils l'auraient sans doute traité de cinglé.
Dix ans plus tard, Fries&Zumbühl est devenu un nom récompensé plusieurs fois par le IF-Award et le Red Dot et nominé au Prix suisse du design. Au fil de cette décennie sont ainsi nés des meubles-icônes comme le lit Darling (2008) ou la gamme de luminaires Wald-Haus (2007). « Nous aimons créer des choses à partir de presque rien, générer une ambiance, susciter un sourire. Nous cultivons l'esprit de la spontanéité», explique Kevin Fries en parlant de « hocuspocus », une table de salon créée pour Eternit en 2012. Mais les associés développent également des emballages, des objets et des aménagements intérieur, comme celui du restaurant Krone qui vient d'ouvrir ses portes à Altstetten.
Toutes ces créations ont vu le jour dans leurs locaux de la friche industrielle Sulzer, à Winterthour. C’est là que les designers possèdent leur atelier et qu'ils y passent le plus clair de leur temps. « Alors oui ça fait un peu vieille école, mais on assume », admet Kevin Fries. Car il faut bien régler la paperasse, répondre aux sollicitations, étudier les contrats. « Tous nos projets ont vu le jour ici. Parfois, c’est Jakob qui tient le rôle de l'accoucheur, parfois c’est moi, parfois nous nous mettons à deux pour sortir une idée. Et dans le lot il y aussi, hélas, des projets mort-nés. »

Les voies du design étant parfois impénétrables, le parcours des deux designers emprunte de multiples détours. Jakob Zumbühl est dessinateur-constructeur industriel et titulaire d’une maturité professionnelle. Kevin Fries a suivi une formation de décorateur. Un jour, un ami lui parle de la filière de design industriel à la Haute école d’art de Zurich (ZHdK). « Pour moi, ça revenait à concevoir des cendriers pour les trains et des porte-bagages pour les vélomoteurs. Et puis j'ai découvert que le métier consistait aussi à dessiner des bouteilles de PET et des canapés. » Une visite aux ateliers de la haute école finit par le convaincre. C'est sûr, Kevin Fries deviendra designer. Sauf qu'à l’enthousiasme initial succède rapidement le désenchantement. « Je n’avais pas l’habitude de bosser avec autant de précision. Ça m’est difficile aujourd’hui encore, je préfère bricoler quelque chose ou faire une esquisse sur un coin de table, comme ça, en deux temps trois mouvements. Jakob est plus analytique, il comprend des trucs ultra-complexes et sait les décomposer. » L'intéressé abonde : « Je pose les questions qui fâchent, des questions sur la raison d’être d’un nouveau produit dans un monde qui en est déjà rempli. Kevin est plus libre, il sait mieux que moi glisser sur les choses et s’immerger dans son monde esthétisé. Dans ces conditions, quand nous trouvons le bon dénominateur commun, c’est une bonne base pour un nouveau projet. » Les deux designers s’accordent sur une autre chose, une phrase de leur professeur Franco Clivio dont ils se servent comme d'un leitmotiv : « Vous devez identifier l’intelligence du matériau. » Trouver ce que la matière peut produire, faire l’expérience du bois qui casse et de l’art de rendre pratiquement indestructible une feuille de placage. Ce crédo imprègne désormais, comme une signature invisible, tous leurs projets.

Malgré leur différence, la collaboration fonctionne donc. Une complicité découverte au cours d'un projet qui avait pourtant démarré dans la mauvaise humeur. Kevin et Jakob devaient concevoir un banc pour l’ancien jardin botanique de Zurich. Après s’être mutuellement jaugés, ils ont décidé de concevoir un banc et un siège mobile, histoire que chacun puisse travailler de son côté. Arrive le moment de montrer les projets. Les idées sont tellement bonnes qu’ils décident de continuer à développer ensemble aussi bien le siège que le banc. Le siège baquet devint ainsi leur premier objet à être produit en grande série. Fabriqué en Chine par un producteur allemand, « Pachific » se vend à raison de 40'000 exemplaires par an. Ce qui fait de cette chaise-longue minimaliste le best-off de la marque Fries&Zumbühl.
Il y a quelques semaines, à l’occasion d’une conférence tenu en Chine au Design Forum, Kevin Fries a visité pour la première fois le site de fabrication. « Quand on pénètre dans cette halle et que l’on voit que ce siège qu’on a soi-même conçu est pareillement produit en masse, on se sent extrêmement flatté. Au commencement, en tant que designer, c’est tout simplement génial lorsque l'un de tes projets passe en phase de réalisation. Et puis tu vois une femme armée d’un chiffon trempé dans un solvant qui nettoie ce siège sans masque ni gants. C’est l’envers de la médaille. Comme designers, nous devons assumer notre part de responsabilité. Quand je crée un produit en matière plastique, je dois réfléchir à le faire différemment. Ce jour-là m'a profondément marqué et je dois admettre que mon euphorie en a pris un coup. Ca m’a fait du bien, ça m’a fait progresser. »

Pour autant les deux créatifs désormais designers diplômés ne s'imaginent toujours pas travailler ensemble. Ils se retrouvent certes, notamment pour les concours, mais continuent à faire atelier séparé. Plus intuitif, Fries représente davantage la société à l’extérieur tandis que Zumbühl sait mieux manier l’argumentaire. En 2006, trois ans et quelques projets plus tard, ils envisagent encore leur boulot à distance. Avant de finalement se mettre à la colle pour se simplifier la tâche. « Comme personne ne nous confiait de mandats, on s’en est inventé. On a cherché à savoir ce qui nous manquait. Vu qu’on ne se voyait pas aller à la brocante acheter des portemanteaux, nous avons développé le nôtre, « Häkeln ». Cette manière de procéder a déterminé notre trajectoire. »
Une trajectoire qui se sépare lorsque chacun rentre chez soi. Jakob Zumbühl a de la famille et gagne sa montagne le plus souvent possible. Kevin Fries aime acheter des fringues, aller aux concerts et jouer du piano. Zumbühl explique : « Comme dans toute relation qui fonctionne bien, chacun cultive son jardin privé. Pendant que Kevin improvise un morceau sur son clavier, j’escalade une paroi rocheuse. Pendant qu’il fait face à la caméra pour un shooting photo, je suis à la maison en train d'enfiler des langes à ma fille. Nous nous laissons de la marge pour nos initiatives individuelles, conscients qu’au travail nous devons affronter les choses ensemble parce qu'à ce moment là la mise en commun de nos forces s’impose. »

A l’avenir, les deux designers envisagent de s’impliquer davantage dans le domaine du design d’emballages. « Il existe un vrai besoin en la matière. Un nouveau canapé a de la peine à s’imposer face à tous les canapés existant. En revanche, le marché est avide de nouvelles idées de packaging fonctionnels. La cuisine nous intéresse beaucoup également. Nous aimons manger et faire à manger. Peut-être développerons-nous un jour des ustensiles culinaires comme un couteau à poisson, une machine à café ou l'un de ces appareils à trancher les œufs. » www.frieszumbuehl.ch

SUJET: LEONI HOF
PHOTO PORTRAIT: STEPHANIE GYGAX

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