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David Chipperfield:
«L'architecture
n'est pas de l'art»

Il admire les bâtiments de Luigi Snozzi et la qualité suisse. Rencontre avec le directeur de la 13e Biennale d'architecture qui projette aussi le Kunsthaus de Zurich dans l'avenir. /// Cet article a été publié dans DADI no4, décembre 2012.

Cette année, l’architecte britannique David Chipperfield marque plus que jamais le discours architectural. Il a dirigé la 13e Biennale d’architecture de Venise et, à travers son concept de « Common Ground », déclenché un concours d’idées sur les valeurs fondamentales de l’art de construire aujourd'hui.
Depuis 2008, David Chipperfield planifie aussi les travaux d’agrandissement du Kunsthaus de Zurich. Son exposition Das neue Kunsthaus. Grosse Kunst und Architektur montre l’état d'avancement des travaux. Ses précédentes réalisations « muséales » - notamment le Musée Folkwang d’Essen, le Neue Museum sur la Museuminsel de Berlin, le Figge Art Museum de Davenport et le Saint Louis Art Museum de Saint Louis, tous deux aux Etats-Unis – lui ont depuis longtemps assurer l'estime internationale de ses pairs. Les nouveaux bâtiments zurichois pourraient être inaugurés en 2017, 107 ans après l’ouverture du Kunsthaus actuel érigé par Karl Moser, un des plus importants architectes de son époque.

Quand David Chipperfield parle de sa belle voix grave, son regard fixe un point invisible au loin. Ses réflexions sont claires lorsqu'il annonce d’emblée qu’il n’entend pas dresser un monument à sa gloire. « L’architecture n’est pas de l’art ! », lance celui pour qui la tâche la plus noble de l’architecte est de veiller à ce que les gens se sentent bien dans un bâtiment, quel que soit l’égo de celui qui l'a créé. Assis sur un banc dans la grande salle d’exposition du Kunsthaus de Zurich, l'architecte de 58 ans ajuste alors son veston bleu nuit avant de vous prévenir : « Je dois juste encore envoyer un courriel. Mais posez vos questions, je peux écrire et écouter en même temps.»

Est-il vrai que vous êtes déjà passé par Zurich comme étudiant ?
Oui. J’avais acheté un billet Interrail et j’ai parcouru toute l’Europe en train. Zurich figurait sur ma liste des villes à voir. Je n’avais presque pas d’argent, mais je me suis quand même installé dans les cafés pour observer les gens. L’allure des Suisses et la qualité de leurs produits mon toujours beaucoup impressionné.

Et aujourd’hui, qu’est-ce qui vous fascine dans cette ville ?
Pendant la phase de planification de l’agrandissement du Kunsthaus – elle dure depuis quatre ans déjà – j’ai établi une relation profonde avec l’équipe du musée et, d’une certaine manière, avec la ville aussi, car j’ai beaucoup séjourné ici. C’est agréable de travailler dans une culture qui prend au sérieux ce que vous faites. Quand on s’installe ensemble pour une réunion, tout le monde – architectes, chef de projet, ingénieurs – partage le même niveau de connaissance. Les questions non résolues et les problèmes sont discutés. On sent un réel feeling pour la qualité et la manière dont elle devrait se concrétiser. Dans la culture anglo-américaine, tout le monde parle de qualité. Mais quant à y arriver, c'est une autre histoire. Un bâtiment public doit être rigoureux et fiable. Ce qui limite évidemment ma liberté…

Cela vous dérange-t-il de ne pas pouvoir projeter aussi librement ce que vous le voulez ?
Au contraire, je trouve ça très bien. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Suisse a produit un nombre d'excellents architectes supérieur à la moyenne. Ce n’est pas dû au bon air et au bon lait, mais au fait que la société s’attend à ce que l’architecture soit intéressante. Ici, il y a du respect pour les choses bien faites. Peut-être qu’en Suisse on trouve ça normal, alors qu'ailleurs ça ne l’est absolument pas.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’extension du Kunsthaus de Zurich ?
Question architecture, les conditions-cadres sont beaucoup plus strictes dans le cas d’un musée d’art que dans celui d’un immeuble de bureaux.

Parce que le musée doit exprimer le sérieux et la confiance ?
Quand vous dessinez un immeuble de bureaux, il s’agit de livrer un résultat dans un délai limité et pour un prix défini. Construire un musée est toujours un privilège, parce qu’il doit se mettre au service de la communauté. Mon but est de projeter des espaces généreux avec de bonnes conditions de luminosité. Le bâtiment doit être un pivot entre l’art et les visiteurs.

Donc un lieu qui attire les gens ?
C’est essentiel. Bon, dans le cas d’un musée d’art, les gens viendraient sans doute même si le bâtiment était le plus vilain de la ville, simplement parce que les oeuvres qui y sont exposées jouissent d'une grande renommée.

Pour vous, c’est un bon point de départ. Vous n’avez même plus besoin de vous fatiguer.
La question est toujours de savoir comment je peux rendre plus agréable cette expérience singulière qui consiste à contempler de l’art. Sans dérouter les gens. Ils ne doivent pas se demander : « suis-je en train de regarder de l’art ou de l’architecture ? » Mon architecture entend rendre l’expérience sensorielle plus intense, sans que l’agencement des espaces entre en concurrence avec les pièces exposées.

Pour vous, qu’est-ce qui fait une bonne architecture de musée ?
Dans notre vie quotidienne, il n’existe plus tellement de lieux où l’on peut se sentir serein, où l'on peut, pour une fois, respirer à fond.

Il y a les églises. Bien des gens y vont en quête de paix.
C’est sûr, mais tout le monde n’est pas croyant. Que faire alors ? Une raison pour laquelle l’art est si important est qu’il nous donne l’occasion de nous vider tout simplement la tête. Se planter devant une œuvre d’art et se demander ce que c’est et quels sentiments elle déclenche en nous. Voilà qui nous déplace tout de suite dans une autre dimension mentale. Et par conséquent dans une relation plus pacifique avec la société.

Vous aimez dire que « les musées sont les nouvelles cathédrales ». Est-ce à dire que l’on ne peut trouver la paix intérieure sans une bonne architecture ?
J’affirmerai toujours qu’un bon bâtiment stimule l’effet de l’art. Après tout, il y a de belles églises, mais aussi de très moches. Ceci dit, Dieu habite sans doute toutes les deux. Et quand vous priez, ça ne fait aucune différence. Reste que je serais tenté de croire que la qualité de construction de l’église peut accroître l'intensité de la prière.

Les musées répondent aussi à un besoin fondamental de l’individu moderne : être seul ensemble.
Chacun cherche sa place dans la vie par rapport à la société. Être à la maison, dans nos confortables appartements, nous procure de la sécurité. En même temps nous aspirons à vouloir rencontrer d'autres personnes, mais sans engagement. Donc nous sortons et nous nous asseyons dans un parc. Pour avoir l’opportunité de rencontrer quelqu’un. Le musée est exactement comme le parc, le café, la bibliothèque ou une place animée. Il est une chance de communiquer.

Est-ce pour cette raison que vous avez conçu la halle d’entrée du nouveau musée comme une place publique ? N’importe qui peut s’y promener sans payer le ticket d’entrée.
Cela me fascine que l’on puisse, en simple passant, se balader à travers le nouveau bâtiment. Nous voulions rendre le complexe accessible et terre à terre. Avec le jardin des arts à l’arrière et le Heimplatz devant, cela forme un nouvel espace public.

Avec votre projet, vous devez vous référer au Kunsthaus existant de 1910. Est-il difficile d’associer l’ancien et le moderne ? Les gens attendent souvent d’une nouvelle architecture qu'elle ait l’air d’avoir été dessinée antérieurement.
En cela, j'ai parfois l'impression de retomber en enfance. Les enfants sont incroyablement conservateurs. Soir après soir, ils voudraient entendre la même histoire. Il est aiment les rituels et tout ce qui est prévisible. Ils veulent aussi retourner sans cesse aux mêmes endroits, parce qu’ils leur sont connus et ont pour eux une signification.

En même temps, les enfants ont soif d’apprendre.
Et ils sont curieux. Ils aiment l’aventure quand ils se sentent en sécurité. Je réfléchis et travaille exactement dans ce sens. Je crois que les deux choses sont liées. Porter en nous ce qui nous est familier nous permet d'aborder l’inconnu. L’architecture doit lancer des idées et permettre le progrès. En même temps, tout ce qui est neuf doit se fondre dans ce qui était déjà là avant. C’est ainsi que je conçois la tradition. L’architecture doit parfois choquer. Ce sont alors des moments particuliers dans l’histoire de l’évolution. Mais, dans 95% des cas, ce genre d'attitude me paraît inutile.

Mais des moments révolutionnaires s’avèrent nécessaires.
Oui, dans l’art surtout. Le rôle de l’artiste est de nous provoquer, de secouer nos consciences. Sauf que l’architecture n’est pas de l’art ! Alors oui, elle entretient des points de contact avec ce dernier. À la différence qu'au bout du compte, elle doit s’orienter sur nos besoins quotidiens. Sa mission est autre.

Votre projet de Kunsthaus comporte beaucoup de références à l’ancien bâtiment. Pourquoi ?
Nous voulions que la façade extérieure soit faite de très belle pierre. Elle doit être claire, bien structurée et en même temps donner une impression de générosité. Transparence et homogénéité sont une préoccupation centrale : il faut pouvoir regarder à l’intérieur et à l’extérieur. Les musées tendent déjà trop à se présenter comme des lieux fermés. De la même manière, nous ne voulions pas que l’intérieur soit une boîte blanche qui est le moyen le plus banal de présenter de l’art.

Ce qui explique les salles colorées de rouge et de vert et les barres de laiton sur le béton ?
La collection Bührle doit être exposée au troisième étage. Personne ne voudrait accrocher des Cézanne et des Manet sur un mur blanc. Nous avons donc choisi les oeuvres de cette collection comme référence et développé à partir de là le concept couleur de tout le bâtiment.

Il en résulte quelque chose de moderne, mais d’immédiatement intelligible quand on connaît les anciens espaces muséaux ?
Pour moi, une architecture est réussie quand on la comprend immédiatement et qu’on peut en ressentir du plaisir. Si je dois commencer par expliquer où se trouve la porte d’entrée et pourquoi les angles sont ronds, alors mes plans sont un échec. Une fois de plus, l’architecture n’est pas faite pour choquer…

mais pour...?
Pour signifier. Je dois me demander sans cesse les raisons de ce que je fais. Sinon le risque est grand qu’au bout du compte tout cela n'a de signification que pour moi. Ou alors pour mes confrères. Ce qui revient au même.

Ce qui revient à parler de la responsabilité de l'architecte
Dans certains espaces on se sent instinctivement bien, dans d’autres pas du tout. C’est à cela que doivent veiller les architectes. Certains disent souvent que cela ne les regarde pas, qu'ils construisent ce qu’ils veulent. Nous avons perdu cette foi en des constructions techniquement réfléchies qui est, je le répète, une grande qualité des Suisses. Ailleurs, où la conscience de la qualité est moins chevillée au corps, on la remplace volontiers par l’apparence.

Là, on vous sent très pessimiste.
Je crains que nous ne vivions une époque où le paraître importe plus que l’être. À l’inverse, une architecture intelligible peut impressionner par l’expérience sensorielle qu’on fait de ses espaces.

Vous voulez dire qu’un espace peut avoir une signification pour les gens, par son atmosphère et les associations qu’il génère ?
C’est comme à table. Je n’avais jamais goûté de l’anguille avant d’en trouver dans mon assiette au Japon. Je me souviens aujourd’hui encore où j’en ai mangé pour la première fois, à quoi ressemblait l’endroit et quelles étaient ses odeurs.

En ce sens, l’architecture serait une question de goût ?
Oui, dans une architecture nous rangeons des souvenirs qui, à leur tour, éveillent des attentes. Je crois que l’architecture peut en partie combler ces attentes quand elle se réduit à l’essentiel.

Simplicité, ordre, stabilité, des notions qui décrivent bon nombre de vos bâtiments. C’est là votre fil conducteur quand vous construisez ?
En cela, j’admire Alvaro Siza, Rafael Moneo et le Tessinois Luigi Snozzi, qui sont d'une génération d’architectes antérieure à la mienne. Ils ont vraiment fait des choses magnifiques.

Vous avez grandi dans une ferme du Devon. En quoi votre terre a-t-elle marqué votre travail ?
Notre maison était faite d’espaces tout simples. Je me souviens exactement des chemins et des champs, du sol d’argile brillant. La nature y est claire, évidente. C’est exactement l'état d'esprit qui doit prévaloir quand on construit. Soit on sent qu’un bâtiment est intéressant, soit il ne l’est pas. Je ne suis pas un intellectuel, je me fie à mon intuition.

Vous êtes indépendant depuis que vous avez quitté l’atelier de Norman Foster en 1984. Plus de 200 collaborateurs travaillent au siège de Londres et dans les filiales de Berlin, Milan et Shanghai. Dans quelle ville la vue de votre bureau vous plaît-elle le plus ?
C'est une question déloyale !

Ah bon ? Pourquoi ?
À Londres, nos bureaux au 12e étage offrent un panorama magnifique sur toute la cité. Ce qui ne veut pas dire que c’est ce point de vue qui me plaît le plus. Je voyage tout le temps. Je rebondis sans cesse de ville en ville où je travaille avec des gens de cultures différentes. Pour moi, c’est un cadeau extraordinaire. Parce que je peux vivre au quotidien ces pays et leurs habitants. Et pour moi, cette expérience est bien plus importante que la jouissance d'une belle vue.

SUJET: STEPHANIE RINGEL
PHOTO PORTRAIT: NICOLAS DUC
PHOTOS: CHRISTIAN RICHTERS

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