POLIE STORYfrde

Blur, la fonte floue

Vous les lisez sans savoir d’où elles viennent. Découvrez pourquoi les lettres aussi ont du caractère.

Pour les graphistes, il est un Dieu vivant. Neville Brody, le directeur artistique des magazines The Face et d’Actuel (tous les deux disparus à la fin des années 80), le graphiste qui inventa une nouvelle manière de mettre en page l’actualité du monde et de la mode excelle aussi dans l’art de la typographie. Après Arcadia et Industria créée en 1989, il lance en 1992 FF Blur – (FF pour FontFont la bibliothèque de polices dont il est le cofondateur) – première police de caractère qui affecte des contours flous et rompt avec l’orthogonalité des eigthies. Bye bye postmodernité fofolle, bienvenue dans la décennie molle. Il est loin le temps du « No Futur ». Mais 1992, c’est aussi le début de la digitalisation. Grâce à l’informatique, et surtout à Apple dont les ordinateurs vont traduire la passion de Steve Jobs pour la typo et le graphisme, il est devenu facile de créer des familles entières de lettres compliquées et distordues,
Blur, ce sont des lettres irrégulièrement empatées, un look un peu cheap et totalement inédit. Une sorte d’Helvetica passé à la moulinette de Photoshop, quelque chose qui ressemble à des caractères photocopiés et rephotocopiés. Une fonte au bord de la disparition, selon qu’on l’imprime en light (disparition par l’absence) ou en bold (disparition par l’accumulation), et qui va durablement marqué les esprits de son temps. Car le designer anglais utilise Blur sur la couverture de son livre The Graphic Language of Neville Brody, que tous les étudiants en graphisme lisent comme la Bible. L’impact sera phénoménal, surtout dans les magazines, Blur . « Blur est sans aucun doute ma police préférée », explique Neville Brody. « Parce qu’à travers son processus de fabrication, j’ai essayé de traduire notre expérience dans la société de l’information. Et ça, les gens l’ont compris »
A la fermeture de The Face en 1986, Brody le graphiste flamboyant retourne à la discrétion, monte sa boîte, se laisse draguer par Nike, Swatch, Sony et repense la com des grands magasins Parco de Tokyo. Sans pour autant laisser tomber son travail dans la police. En 2006, The Times lui réclame un coup de balais. Le quotidien n’a plus vu le loup depuis 1932. Brody redessine la typo Times New Roman. Son nom ? Times Modern, forcément.

EMMANUEL GRANDJEAN

DADI Daily
Back to Top