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Les raisons de l'amphore

Nos ancêtres aussi réfléchissaient aux formes des objets qu’ils utilisaient. Petite étude de design archéologique. /// Cet article a été publié dans DADI no1, mars 2012

On savait les Romains plutôt futés. On doit ainsi à la civilisation des Augustes quelques brillantes illuminations: le ciment, la république, le livre, le spa. Et puis le bug: l’amphore, objet peu pratique – essayez de la faire tenir debout – et fort encombrant. L’Empire n’avait-il donc aucun moyen d’inventer un autre contenant, au bol la bouteille, par exemple? Remarquez, si le gros vase à double anses affecte ce design fuselé et replet, c’est forcément pour une raison. Laurent Flutsch, archéologue et directeur du Musée romain de Vidy à Lausanne explique pourquoi l’amphore romaine n’avait pas le cul plat.

“Les amphores étaient des «emballages perdus», en cela comparables à nos barils métalliques. Elles pouvaient contenir une trentaine de litres de liquide (vin, huile et sauces de poisson surtout). Elles étaient fabriquées sur les lieux de production de ces denrées, puis stockées et transportées dans des navires, manipulées par des «dockers», acheminées ensuite par chariot jusqu’aux consommateurs. Compte tenu de ces conditions, leur forme apparaît parfaitement idoine. La résistance du matériau à la pression du contenu est renforcée par la forme ovoïde et par l’absence d’angle entre un fond plat et la panse, angle qui aurait constitué une ligne de fracture.
La protubérance du fond agit comme un renfort, notamment lors des manipulations et de la dépose. Là encore, un fond plat serait plus fragile et l’angle serait un point faible. Enfin, la forme fuselée et le fond en pointe sont parfaits pour un stockage serré, en couches imbriquées, dans la coque concave d’un navire. Les épaves que nous avons retrouvées montrent bien ce type de chargement par demi-niveaux enchâssés. Avec des fonds plats, les amphores du dessus ne pourraient pas se «ficher» entre celles du dessous, d’où perte de place et instabilité de l’ensemble.

Ces paramètres combinés (résistance à la pression, résistance mécanique aux chocs, empilement) expliquent à mon sens la forme des amphores, qui toutefois varie selon le contenu et la région d’origine, un peu comme nos bouteilles.
A noter qu’il existe tout de même des amphores à fond plat. Ce sont des récipients à vin de Gaule du Sud, qui sans doute n’étaient pas exportés très loin par voie maritime mais remontaient le Rhône sur des embarcations hâlées. Ces amphores-là sont de capacité nettement moindre, peut-être une quinzaine de litres. Cette exception pourrait donc bien confirmer la règle…”

DADI Daily
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